![]() Publication Dénommé PROPOSITUM Vol. 6 - No. 1 - Juillet |
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Une phrase m`a particulièrement touchée, une phrase clef du message de l`Assemblée Générale adressé à « tout homme de bonne volonté », à savoir : Comme chez St. François notre pèlerinage doit aller jusqu`aux curs des hommes.
Et spontanément je pensais : Oui, c`est ça ! C`est de cela qu`il s`agit. Cette phrase résume notre façon d`être et spécifie en même temps notre mission.
Avant de prendre notre bâton de pélerin pour entrer dans les curs des autres, il faudrait nous arrêter devant notre propre cur.
Il s´agit de « nous efforcer, du mieux possible, de servir, aimer, honorer et adorer le Seigneur Dieu d´un cur purifié et d´un esprit pur » (cfr. RegTOR 2,7). Ceci pour que « nous puissions, d´un cur sans partage, grandir dans l´amour universel en nous convertissant sans cesse à Dieu et au prochain » (cfr. RegTOR 2,8).
« Tendons l´oreille de notre cur », comme le propose
St. François dans sa Lettre à tout l´Ordre (cfr. EpOrd 6).
François à beaucoup de choses à nous dire.
Si nous, les surs et les frères de l´ensemble de la famille franciscaine, avions entendu durant les siècles passés attentivement la voix de notre fondateur, beaucoup d´erreurs auraient été évitées lors de l´évangélisation des peuples.
François était missionnaire. Il avait développé un modèle de mission tout à fait nouveau pour son temps, un modèle qui jusqu´aujourd´hui n´as perdu son attrait : Etre missionnaire selon l´image de Jesus !
C´est à cela qu´est appelé chacun et chacune de
notre grande famille franciscaine :
Là, où tu es semé, tu dois fleurir et donner vie. C´est
ta vocation.
Schwester Marianne Jungbluth
Franciscaine de la Sainte Famille
Würzburg, Mai 2002
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Lors de la fête d'un apôtre, en 1208 ou 1209, François entend,
à la Portioncule, l'évangile de l'envoi en mission des disciples
(Mt 10, 5-14; Lc 9). Il en est à ce point retourné qu'il s'écrie:
"C'est cela que je veux, c'est cela que je cherche, ce que je désire
du fond de mon coeur" (1 Cel 22; 3S 25). Cet événement clé
marque toute sa vie au point qu'il fait passer l'annonce de l'Evangile avant
son désir de vie érémitique.
François a à peine trois compagnons que déjà se
forment deux groupes: Bernard et Egide prennent la direction de Saint-Jacques
de Compostelle, François et le quatrième s'en vont dans la vallée
de Rieti. Quelque temps plus tard, ils se retrouvent à Assise. Quand
ils sont huit, ils s'en vont, deux par deux, en direction des quatre points
cardinaux. En 1209-1210, au nombre de douze, ils s'en vont à Rome demander
au pape de confirmer leur forme de vie, "écrite en peu de mots et
simplement" (Test 15). Après quelques hésitations, Innocent
III confirme oralement leur forme de vie et les autorise à prêcher
la pénitence au peuple (1 Cel 33; 3 S 49). "François allait
par villes et hameaux, annonçant
le règne de Dieu,
prêchant la paix, enseignant le salut et la pénitence pour le pardon
des péchés" (1 Cel 36).
En 1212, François veut aller en Syrie pour prêcher aux Sarrasins,
c'est-à-dire aux musulmans. Une tempête jette son bateau sur la
côte dalmate. Embarqué en suite clandestinement sur un autre bateau,
il arrive à Ancona, d'où il revient à pied à Assise.
Peu de temps après, il se remet en route avec Bernard, pour aller au
Maroc, en passant par la France et l'Espagne. En Espagne, il est frappé
de malaria et doit à nouveau rentrer à Assise. Son deuxième
départ en mission se solde par un échec.
Mais François n'abandonne pas l'idée de partir en mission auprès
des musulmans. Lors du chapitre de la Pentecôte en 1219, il expose son
point de vue à environ trois mille frères. Après avoir
déjà, depuis 1217, envoyé des frères en France,
en Allemagne, en Hongrie et en Espagne. François lui-même se propose
de partir en Egypte (Jourdain de Giano 10). Accompagné de quelques frères,
il embarque sur un bateau qui emporte des renforts pour les troupes qui font
le siège de la ville de Damiette. Vers juillet-août 1219, il débarque
en Egypte. A la vue du relâchement des moeurs dans le camps des croisés,
de leur animosité et de leur rapacité, François est convaincu
qu'il ne peut s'agir d'une guerre juste. Il s'efforce d'amener les soldats et
le cardinal Pelagius Galvan, chef de la croisade, à conclure une armistice
et d'accepter la paix offerte par le sultan Malek al Kamil. La politique impérialiste
des chrétiens empêche toute concession: on veut la victoire totale.
Le 29 août, l'armée musulmane envahit le camp des croisés:
6000 hommes périssent. Ce n'est que après cette défaite,
que le Cardinal permet au héraut d'Assise de se rendre auprès
du sultan.
Accompagné de frère Illuminé, François traverse
la zone neutre et parvint chez le sultan (LM 9,8). Jacque de Vitry, évêque
de Saint-Jean d'Acre, est une source digne de foi pour ces événements.
Il écrit:
"Pendant plusieurs jours, le sultan écoute avec beaucoup d'attention
François prêcher à lui-même et aux siens la foi dans
le Christ. Mais finalement il eut peur de voir passer dans l'armée des
chrétiens certains de ses soldats que l'efficace parole de cet homme
aurait pu convertir au Seigneur; il fit donc reconduire ce dernier jusqu'à
notre camp avec bien des marques d'honneur et précautions de sécurité,
non sans lui avoir dit 'Prie pour moi, que Dieu daigne me révéler
la loi et la foi qui lui plaît davantage' ".
La démarche de François a véritablement fait impression
chez les musulmans. Pourtant il n'avait pas atteint son but: ni le martyre tant
désiré, ni la conversion du sultan, ni la paix entre chrétiens
et musulmans, ni le moindre écho à son idée d'une croisade
non armée. Mais la manière dont François rencontra le sultan
marqua le début d'un changement, fut l'annonce prophétique d'un
nouveau comportement.
Quand on parle de mission, les termes "esprit", "ardeur"
et "prophétie" entrent en jeu. François proclame "par
son enseignement et par la force de l'esprit le Royaume de Dieu" (1 Cel
36). "Aspirant ardemment au martyre, il voulut aller en Syrie" (1
Cel 55). "Plein d'ardeur, il devança ses compagnons de voyage, se
précipita comme ivre pour réaliser son dessein" (LM 9,6).
Les auteurs médiévaux mettent plus d'accent sur le souffle intérieur,
l'esprit comme mobile de la mission et du martyre, que sur la force physique,
le caractère ou même les connaissances linguistiques. Cela est
confirmé dans les écrits de François, où aller parmi
les Sarrasins est la conséquences d'une poussée de l'Esprit.
Le chapitre 16 de la Regula non bullata contient la composition missionnaire
de François. De quand date-t-il? Ou bien est-il une réponse franciscaine
à l'appel lancé par le Concile de Latran IV (1215) à réformer
l'Eglise et reconquérir la Terre Sainte. Ou bien est-il consécutif
à l'expérience de François que nous avons rapporté
plus haut et, dans ce cas, a été rédigé peu après
1219, année des événements. Quoi qu'il en soit, RegNB 16
propose une alternative, une autre manière d'aller chez les Sarrasins
que celle proposée par les croisades. Dans l'ensemble du texte de la
Regula non bullata, cette manière d' "aller chez les Sarrasins et
autres infidèles" fait partie des textes qui donnent aux frères
la "manière d'aller par le monde", textes qui couvrent les
chapitres 14 à 16 de la Regula non bullata. Le mot clé est "aller":
on le retrouve dans chacun des chapitres. Aller chez les Sarrasins, n'est pas
une exception, mais, au contraire, fait partie de la forme de vie évangélique
franciscaine. Comme RegNB 16 contient véritablement les fondements de
la mission franciscaine, il nous faut l'étudier très attentivement.
Cela commence ainsi:
« Le Seigneur dit : Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu
des loups. Soyez donc prudents comme des serpents et simples comme des colombes
» (Mt 10,16) (RegNB 17,1-2).
Comme lors de l'événement de la Portioncule, l'envoi par Jésus
est le point de départ. La parole du Seigneur est la référence,
elle fait la loi. Voilà pourquoi toute autre directive, dans ce chapitre
16 comme ailleurs, est rapportée au Seigneur. Pour François, la
parole de Dieu est toujours d'actualité : le Seigneur n'a pas seulement
parlé à ses disciples en Palestine, il continue à nous
parler ici et maintenant. Il charge ses disciples d'une mission. Toute action
égoïste est ainsi bannie. Les messagers de l'Evangile doivent faire
preuve de prudence et de modestie.
«Dès lors, si un frère veut aller chez les Sarrasins et
autres fidèles, qu'il y aille avec la permission de son ministre et serviteur.
Et que le ministre leur donne la permission et ne s'oppose pas, s'il voit qu'ils
sont aptes à être envoyés ; car il sera tenu de rendre compte
au Seigneur si en cela ou en d'autres choses il procédait sans discernement.
» (RegNB 16,3-4).
François et ses compagnons ne suivent pas leur volonté propre.
Ils cherchent l'inspiration divine », ce que Dieu leur inspire. Cette
expression est particulièrement chère à François.
(Malheureusement, ces mots divina inspiratione manquent dans certaines éditions
modernes). François utilise encore cette expression lorsqu'il s'agit
de ceux qui veulent entrer dans la fraternité : « Si quelqu'un,
par inspiration divine, voulait accepter cette vie et venait à nos frères
» (RegNB 2,1). Les Soeurs Pauvres, celles qu nous appelons aujourd'hui
Clarisses, ont choisi leur forme de vie évangélique contemplative
«par inspiration divine » (Forviv 1). Tous ces textes montrent combien
la vie franciscaine, qu'il s'agisse de la vie fraternelle de tous les jours
ou d'une vie parmi les infidèles, répond à un appel de
Dieu. Dans ces conditions, le ministre (le supérieur, la supérieure)
ne peut ni forcer un frère à partir en mission, ni le retenir
s'il est apte et veut partir. L'inspiration divine n'est pas contraignante :
l'homme est libre d'accepter ou de refuser. Mais l'appel et la volonté
sont les conditions préliminaires de la mission que le ministre doit
reconnaître et confirmer.
A une époque où croisés menaient une guerre impitoyable
contre les Sarrasins, François n'envoie pas seulement ses frères
chez eux, mais parmi eux, comme des brebis parmi les loups. Conforme à
la mentalité médiévale commune, François compte
les musulmans parmi les infidèles auxquels il veut apporter la bonne
foi. Son attitude diffère cependant de la stratégie missionnaire
officielle. Il n'attaque pas les musulmans, mais se mêle à eux,
toujours prêt à témoigner à rendre compte de sa foi
jusqu'au bout (ce qui est le véritable martyre).
«Les frères qui s'en vont peuvent vivre spirituellement parmi eux
de deux manières. Une manière est de ne faire ni disputes ni querelles,
mais d'être soumis à toute créature humaine à cause
de Dieu (1P 2,13) et de confesser qu'ils sont chrétiens. L'autre manière
est, lorsqu'ils verraient que cela plaît au Seigneur, d'annoncer la parole
de Dieu, pour que (les infidèles) croient en Dieu tout-puissant, Père,
Fils et Saint-Esprit, créateur de toutes choses, au Fils Rédempteur
et sauveur, et pour qu'ils soient baptisés et deviennent chrétiens,
car celui qui ne renaît pas de l'eau et de l'Esprit-Saint ne peut entrer
dans le royaume de Dieu (Jn 3,5)» (RegNB 16,5-7).
Pour le comportement des missionnaires, François décrit donc
deux possibilités, dont il faut respecter la succession.
Ce qu'on trouve au premier plan, ce n'est pas l'annonce explicite de l'Evangile,
ou un programme social, mais simplement une attitude. Les frères doivent,
parmi les «infidèles», pratiquer la fraternité, être
un modèle vivant de fraternité, et ne chercher ni querelles ni
disputes avec qui que ce soit. Au contraire, qu'ils soient, toujours et partout,
plus petits - mineurs, comme dit leur nom.
Le témoignage vivant de la
concorde fraternelle, de la réconciliation et de la soumission inconditionnelle
sera suivi de la confession d'être chrétien. La fraternité
au dedans et au dehors de la communauté, et la volonté de dialogue,
au sein duquel on rendra compte de sa foi sans l'imposer à l'autre, tels
sont les fondements de la mission franciscaine.
Dans un second temps, il y a place pour la proclamation de l'Evangile. Ceci
mérite évidemment une attention particulière. Celui qui
annonce l'Evangile n'est pas maître de la parole, mais est d'abord auditeur,
et surtout parmi des non-chrétiens. Celui qui proclame doit s'adapter
à la situation, ce que veut dire percevoir la volonté divine.
Ce n'est que lorsqu'on constate que cela plaît au Seigneur, que l'on peut
proclamer la Parole de Dieu. Il ne faut pas penser ici à un sermon dogmatique,
chose qui était à l'époque, de toute façon, réservée
aux prêtres. Il s'agit plutôt de la pratique franciscaine primitive
de chanter les louanges de Dieu et d'exhorter à faire pénitence
(laus et exhortatio). Au chapitre 21 de la Regula non bullata, nous trouvons
d'ailleurs un modèle de ce que «tous les frères - donc également
ceux qui ne sont pas prêtres - peuvent dire devant le peuple».
La conception franciscaine de la mission a donc pour but la christianisation
de l'univers. Mais un tel but est plus lointain qu'immédiat. Il ne s'agit
de baptiser le plus et e plus vite possible, mais au contraire, d'accompagner
le lent éveil de la foi au Dieu de l'Evangile.
«Cela et d'autres choses qui plaisent au Seigneur, ils peuvent le dire
à eux et à d'autres, car le Seigneur dit dans l'Evangile: «Quiconque
me confessera devant les hommes, je le confesserai moi aussi devant mon Père
qui est dans les cieux» (Mt 10,32).: «Qui rougira de moi et de mes
paroles, le Fils de l'homme rougira aussi de lui quand il viendra dans sa majesté,
dans celle de son Père et celle des anges» (cf. Lc 9,26)»
(RegNB 16,8-9).
Ces quelques phrases ne sont qu'un modèle, des suggestions. Il faut avant
tout être sensible à la réalité. Ce qui importe,
c'est qu'on ne rougira pas de confesser sa foi en Jésus. Les mots pour
le dire viendront non de directives fixées au préalable, mais
de la situation concrète dans laquelle on se trouve. Ce qui compte, la
base et le but, c'est le Christ. C'est ce que dit la suite du texte:
Et que tous les frères, où qu'ils soient, se rappellent qu'ils
se sont donnés et qu'ils ont abandonné leurs corps au Seigneur
Jésus Christ. Et pour son amour ils doivent s'exposer aux ennemis, tant
visibles qu'invisibles, car le Seigneur dit: «Qui perdra son âme
à cause de moi la sauvera pour la vie éternelle (cf. Lc 9,24;
Mat 25,46). Heureux ceux qui souffrent la persécution à cause
de la justice, car le royaume des cieux est à eux (Mt 5,10). S'ils m'ont
persécuté, ils vous persécuteront aussi» (Jn 15,20).
Et: S'ils vous persécutent dans une ville, fuyez dans une autre (cf.
Mt 19,23). Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïront et vous
maudiront et vous persécuteront et vous excluront et vous insulteront,
et rejetteront votre nom comme mauvais, et lorsqu'ils diront en mentant toutes
sortes de mal contre vous à cause de moi (cf. Mt 5,11); Lc 6,22). Réjouissez-vous
en ce jour et exultez, car votre rétribution est abondante dans les cieux
(cf. Lc 6,23; Mt 5,12). Et moi, je vous dis, mes amis, ne soyez pas terrifiés
par eux (Lc 12,4), et ne craignez pas ceux qui tuent le corps (Mt 12,28) et
qui après cela ne peuvent rien faire de plus (Lc 12,4). Voyez, ne vous
troublez pas (Mt 24,6). Par votre patience, en effet, vous posséderez
vos âmes (Lc 21,19) et celui qui persévérera jusqu'à
la fin, celui-là sera sauvé» (Mt 10,22; 24,13) (RegNB 16,10-21).
Le dernier tiers de RegNB 16 s'adresse expressément à tous les
frères. On voit à nouveau clairement combien la mission particulière
auprès des «infidèles» est liée à la
vie franciscaine commune : elle est une expression particulière de la
même forme de vie évangélique. Il s'agit avant tout de suivre
Jésus, de s'abandonner à lui. Comme le Christ s'est offert par
amour, les frères et les soeurs veulent s'offrir par amour, même
aux ennemis, visible et invisibles.
Suivre le Christ signifie le suivre dans l'humilité, la persécution,
la souffrance, la fuite, la haine, les critiques et la calomnie ; ce sont là
toutes les réalités de la vie de Jésus et les caractéristiques
du procès qu'on lui fit. Tout cela se retrouve dans la conception franciscaine
de la mission exprimée dans RegNB 16. Et le texte ne fait pas seulement
écho à l'annonce des souffrances de Jésus dans l'Evangile
(Sermon sur la Montagne) mais est aussi le fruit des premières expériences
missionnaires en Allemagne, en Hongrie et au Maroc.
Le leitmotiv de la mission est «s'exposer à cause de l'amour de
Jésus». Cela revient tout au long du texte. Sans défense,
comme des brebis, les frères et les soeurs doivent s'exposer à
leurs ennemis «à cause de l'amour de Jésus». Le martyre
est clairement envisagé (cf. RegNB 22,1-4); Adm. 6; 15; 2Cel 152). La
mission peut coûter la vie. Qui s'expose au danger comme Jésus
peut s'attendre à subir le même sort que lui. Il ne s'agit pas
seulement de confesser Dieu en paroles, mais aussi en actes, par sa vie et sa
souffrance. Les conflits sont inévitables (cf. EpMin 2-7|) ; ils peuvent
parfois blesser le corps dont on ne dispose plus si on l'a confié au
Seigneur Jésus.
Malgré le danger que l'engagement missionnaire fait courir, la joie et
la sérénité attesteront que l'on ne nourrit pas un vain
espoir. La patience dans la persécution est le signe que l'on croit à
celui qui par sa souffrance et par sa mort est parvenu à la gloire. C'est
ainsi qu'une vie de désappropriation totale de soi, prête à
aller jusqu'au martyre, est un témoignage plus important, mais aussi
plus difficile, que des paroles.
Angoisse et terreur, confusion et anxiété pourront s'abattre sur
celui qui se met à la suite du Christ et pour cela sera persécuté.
François encourage à risquer totalement sa vie sans crainte et
de persévérer dans la patience. Il a la conviction que Dieu récompensera
chacun avec largesse. C'est ainsi qu'il peut conclure la présentation
de la mission franciscaine avec une personne réjouissante de Jésus.
En Orient, François a appris la salât, une forme de prière
islamique. Quand le muezzin sonne du cor et appelle les fidèles à
la prière, ceux-ci se rassemblent et disent leurs prières, inclinés
jusqu'à terre. Cette pratique avait tellement frappé François
qu'il souhaitait quelque chose de semblable en Occident. Dans trois de ses lettres
il en parle expressément. Il le demande impérativement aux responsables
de l'Ordre:
«Et à propos de sa louange, annoncez et prêchez à
tous les gens qu'à toute heure et quand sonnent les cloches, louanges
et grâces soient toujours rendues à Dieu tout-puissant par le peuple
entier, sur toute la terre» (1EpCust 8).
La louange de Dieu devrait unir les chrétiens et musulmans. Voilà
pourquoi François insiste sur «le peuple entier, sur toute la terre».
Comme ce désir insolite ne peut être réalisé sans
la collaboration des autorités civiles, il le répète dans
la lettre courageuse qu'il écrit à «tous les podestas et
consuls, juges et gouverneurs du monde entier»:
«Et parmi le peuple qui vous est confié, rendez un tel honneur
au Seigneur que, chaque soir, par un héraut ou par un autre signal, il
soit annoncé à tout le peuple qu'il a à rendre louanges
et grâces au Seigneur Dieu tout-puissant» (EpRect 1,7; cf. 2EPCust
6).
Un tel signe pourrait devenir l'expression de la foi commune en Dieu tout-puissant.
Cette idée originale de François attend toujours sa réalisation.
Le comportement de François parmi les musulmans, sa conception de la
mission et ses lettres aux dirigeants, à «tous les chrétiens,
clercs et laïcs, hommes et femmes, tous ceux qui habitent dans le monde
entier» (2EpFid 1), sont un témoignage clair de sa compréhension
universelle de la mission. On la retrouve dans le long chant de louange et d'exhortation
qui énumère les gens de toutes les classes dans l'Eglise et dans
le monde, s'adressant à:
«tous les petits et les grands, et tous les peuples, les races, les tribus
et les langues, toutes les nations et tous les hommes, partout sur la terre,
qui sont et qui seront» (RegNB 23,7).
Tous doivent rester dans la vrai foi et persévérer dans la pénitence,
et louer, glorifier et remercier Dieu. Cet universalisme se retrouve encore
dans d'autres prières, par exemple ExpPat 5, LaudHor 6-11, et dans le
Cantique des Créatures. Il s'exprime de manière particulièrement
forte dans son Testament:
«Nous t'adorons, Seigneur Jésus Christ, et dans toutes tes églises
qui sont dans le monde entier, et nous te bénissons, parce que par ta
sainte croix tu as racheté le monde» (Test 5; 1Cel 45).
Aussi importants que les discours d'envoi en mission de Jésus puissent
être, François n'y trouve pas la seule motivation à la mission
franciscaine, mais peu à peu parvient à une compréhension
plus profonde. Pour lui, l'origine de toute mission est Dieu le Père
lui-même: par amour, il envoya son Fils chez les hommes. Son Fils accomplit
sa mission en « recevant la vraie chair de notre humanité et de
notre fragilité », en partageant sa vie avec les pauvres et en
acceptant consciemment la souffrance et la mort, les rendants féconds
pour nous (EpFid 4-14). Il continue son oeuvre dans son Eglise, au sein de laquelle
il reste présent par l'Esprit-Saint. Pour François, la mission
est don ancrée dans le mystère de la Trinité, et prend
racine dans l'amour profond de Dieu.
François parvient à cette vision mystique de la mission par la
contemplation des discours d'adieu de Jésus. Comme il apparaît
dans ses écrits, il a parfaitement intériorisé Jn 17: RegNB
22,17-55; 1EpFid 1,14-19; 2ErpFid 54-60. Comme en Jn 17,6 François dit
que Jésus a surtout été envoyé pour manifester le
nom du Père aux hommes, leur dévoiler son être réel.
Cette révélation fut confiée au Fils (RegNB 22, 41-42.54).
La mission de Fils ne consiste pas seulement en des paroles. Il révèle
qui est Dieu avant tout par ses actes. François a décrit ce deuxième
aspect de la mission du Fils en RegNB 23,1-4 : Dieu a créé un
monde bon et au sommet de cette création, il place l'homme. Mais l'homme,
par sa propre faute, a détruit cette harmonie. Pour la rétablir,
le Fils s'incarne et donne sa vie en rachat. Mort pour nous et ressuscité
pour nous, le Fils de Dieu reviendra pour opérer un jugement et établir
de façon définitive le Royaume de Dieu. Pour cette création,
cette rédemption et cet accomplissement, François ne cesse de
rendre grâces. Tout trouve sa source dans l'amour du Père pour
les humains, qu'il aime comme il aime son Fils. C'est ce que dit la prière
de Jésus pour ses disciples, reprise par François dans la Regula
non bullata :
« Père saint, garde en ton nom ceux que tu m'as données,
pour qu'eux-mêmes soient un comme nous. (
) Rends-les merveilleux
dans la vérité. Ta parole est vérité. Comme tu m'as
envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde.
Et pour eux je me sanctifie moi-même, pour qu'ils soient eux aussi sanctifiés
dans la vérité. Je ne prie pas pour eux seulement, mais pour ceux
qui croiront en moi à cause de leurs paroles, pour que tous soient un,
et que le monde reconnaisse que tu m'as envoyé et que tu les ai aimés
comme tu m'as aimé. Et je leur ferai connaître ton nom, pour que
l'amour dont tu m'as aimé soit en eux et moi en eux » (RegNB 22,
Cette conception johannique et franciscaine de la mission est un cycle merveilleux
d'amour : de l'amour divin entre le Père et le Fils, et de l'amour indicible
de Dieu pour les hommes.
P. Leonhard Lehmann OFMCap.,
Rome
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Cet exposé est extrait du fascicule 11 du Femkurs Franziskanische Spiritualität (Cours de spiritualité franciscaine par correspondance) édité par INFAG - Interfranziskanische Arbeitsgemeinschaft (Walbreitbach, 1983).
Copyright donné au siège de l'INFAG à Warzburg RFA, le 4 avril 2002 par la présidente Soeur Mathilde Haßenkamp.
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