Publication Dénommé
PROPOSITUM
Vol. 10 - No. 1 - Juin 2007

Période
Juin

 


Année
2007

Volume
10

 


Nombre
1


Éditorial

Les origines remarquables de la Règle et Vie du
Troisième Ordre Régulier
Soeur. Nancy Celaschi, OSF

Appelés à soigner les blessures :le dialogue interreligieux
dans la tradition du TOR Soeur Margaret Carney, OSF 10 Dialogue interreligieux et Vie religieuse
P. Elias D. Mallon, SA

Un Appel à être des Artisans de Paix :la Vie
Franciscaine en Mission
Soeur Violet Grennan, MFIC

L’Ecologie Latino-Américaine et laVision Cosmique Franciscaine
Ricardo Antonio Rodrigues

La Congrégation Franciscaine Clarisse chez les pauvres du Kenya
Soeur Mello, FCC

Importance de la Spiritualité Franciscaine dans l’avenir
Nouvelles manières de vivre la Spiritualité franciscaine.
(Collective Article )








The form of life of the Brothers and Sisters is this:
to observe the Holy Gospel of Our Lord Jesus
Christ, living in Obedience, in Poverty and in Chastity.
(TOR Rule,1)


BREVE PONTIFICIUM

Franciscanum vitae propositum

Jean-Paul II Pape


Pour Perpétuelle Memoire

Le projet de vie franciscain, de nos jours encore, autant qu'autrefois, attire sans cesse un grand nombre d'hommes et de femmes avides de perfection évangélique et désireux du Royaume de Dieu. En s'attachant à l'exemple de saint François, les membres du Troisième Ordre Régulier veulent suivre Jésus-Christ : ils vivent en communauté fraternelle, ils s'engagent par des voeux publics à observer les conseils évangéliques d'obéissance, de pauvreté et de chasteté et ils se dévouent en diverses formes d'activités apostoliques. Pour réaliser avec plus de perfection ce projet de vie, ils gardent une fidélité assidue à la prière, ils entretiennent entre eux la charité fraternelle et pratiquent une véritable pénitence et abnégation chrétiennes. Chacun des éléments et des aspects de ce projet de vie franciscain sont parfaitement exprimés dans la « Règle et Vie des Frères et des Soeurs du Troisième Ordre Régulier de saint François », et une telle présentation convient pleinement à la véritable formation franciscaine. C'est pourquoi, Nous, dans la plénitude de Notre pouvoir apostolique, Nous déclarons, décrétons et décidons que cette Règle a valeur et force propres pour donner clairement aux Frères et aux Soeurs le sens d'une authentique vie franciscaine, et ceci en tenant pleinement compte de tout ce que, de leur temps, Nos prédécesseurs Léon X et Pie XI avaient eux-mêmes décrété en cette matière dans les Constitutions Apostoliques « Inter cetera » et « Rerum condicio ». Nous connaissons tout le zèle et toute l'application qui ont permis à cette Règle et Vie de parvenir au terme d'une rénovation adaptée et d'obtenir heureusement le plein accord souhaité, après des discussions, des recherches, des décisions et un travail prolongé menés en commun : c'est ce qui Nous donne le ferme espoir que l'avenir apportera en abondance d'heureux fruits de renouveau.

Cette manifestation de Notre volonté, Nous ordonnons qu'elle demeure ferme à jamais et qu'elle exerce son efficacité aussi bien maintenant que dans l'avenir, aucune autre disposition contraire ne pouvant en aucune façon s'y opposer.

Donné à Rome, près de Saint-Pierre, sous l'anneau du Pêcheur, le 8 décembre 1982, la cinquième année de Notre Pontificat.

Augustin Cardinal Casaroli
Secrétaire d'État





 

Éditorial

     Dans le sillage de Vatican II, l’Église a invité toutes les congrégations religieuses à un renouveau radical de la vie religieuse. À la lumière des documents conciliaires, et en particulier de la Constitution Lumen Gentium et du Décret Perfectae Caritatis, celles-ci ont alors entrepris un retour à leurs sources authentiques, l’Évangile et l’esprit de leur Fondateur. Le Troisième Ordre Régulier de Saint François a pour sa part entamé une réflexion qui a abouti à la rédaction d’une nouvelle Règle, celle promulguée par le Pape Pie X1 en 1927 n’était plus adaptée au temps présent. Le 8 décembre 1982, le travail infatigable des Frères et des Soeurs du TOR a été récompensé, puisque le Pape Jean-Paul II a approuvé le texte de la « Règle et Vie » qui confirme notre rôle spécifique dans l’Église, consistant à accélérer la venue du Règne de Dieu par notre témoignage.

     Le dernier numéro de Propositum était dédié à la préparation du 800e Anniversaire de la naissance de sainte Élisabeth de Hongrie, qui sera célébré le 17 novembre 2007. Cette année, notre attention se tourne vers un autre événement important, le 25e anniversaire de l’approbation de la « Règle et Vie des Frères et des Soeurs du Troisième Ordre Régulier de Saint François ». Cette année jubilaire nous invite à considérer et évaluer les années passées, et à nous projeter vers l’avenir avec de nouveaux rêves, afin de revitaliser le charisme de notre Troisième Ordre Régulier Franciscain. Dieu a répandu sur nous des grâces abondantes en la personne de saint François, qui nous a laissé ses instructions, et en particulier les valeurs de la conversion, contemplation, pauvreté et minorité. Nous sommes appelés tout spécialement à vivre la Règle conformément à son esprit, à marcher dans la foi et la gratitude, à faire régner la solidarité et la paix parmi nous, dans nos familles franciscaines et dans le monde entier, en particulier chez les pauvres et les indigents. Notre présence dans le monde doit porter à tous une nouvelle vie, un nouveau sens, un encouragement et une espérance.

Dans le premier article de ce numéro, Soeur Nancy Celaski, nous décrit la genèse de la Règle et Vie du TOR, en nous donnant un aperçu du chemin parcouru par nos prédécesseurs au cours des siècles et du processus vécu par notre génération. Soeur Margaret Carney considère le dialogue interreligieux dans l’optique de notre tradition TOR, en insistant sur les valeurs de conversion, contemplation, pauvreté et minorité. Pour elle, c’est un appel à soigner les blessures. Le Père Elias D. Mallon réfléchit sur Dialogue interreligieux et Vie religieuse. Il est convaincu que le dialogue fait partie du témoignage que les religieux et tous les chrétiens doivent rendre à l’amour sans borne du Christ. Aux yeux de Soeur Violet Grennan, l’appel à être des artisans de paix dans notre monde est un cheminement de toute une vie, qui fait de nous des hommes et des femmes de paix, et qui commence en nous-mêmes. Nous sommes heureux de vous présenter la réflexion du Professeur Ricardo Antonio Rodrigues sur écologie latino-américaine et vision franciscaine du monde. Il promeut une mystique de la création fondée sur la spiritualité franciscaine, qui peut nous mener à un développement durable d’une façon nouvelle et sage. Soeur Mello nous décrit le service désintéressé et joyeux des Soeurs Franciscaines Clarisses en faveur des populations pauvres, déshéritées, délaissées et illettrées du Kenya. Enfin, dans un article collectif, Soeur Maria Stella Carta, Tibor Kauser, et Frère Xavier Anthony, réfléchissent sur l’importance de la spiritualité franciscaine pour l’avenir, tout en nous suggérant de nouvelles façons de la vivre.Ma gratitude sincère va à tous ceux qui ont contribué à ce numéro de propositum par leurs réflexions.

Pax et bonum

Soeur Daria Koottiyaniel, FCC



Les origines remarquables de la Règle et Vie du Troisième Ordre Régulier

Soeur. Nancy Celaschi, OSF

Alors que nous nous apprétons à célébrer le 25e anniversaire de la Règle et Vie des Frères et Soeurs du Troisième Ordre Régulier de Saint François, il est bon de jeter un regard en arrière sur le chemin parcouru par nos prédécesseurs au cours des siècles, et sur le cheminement entrepris par notre génération, il y a quelques années à peine. Car le Troisième Ordre Régulier est probablement un cas unique dans l’histoire de la vie religieuse, comme l’est aussi notre Régle et Vie.

Le Concile Vatican II avait demandé aux religieux de renouveler leur forme de vie et de l’adapter aux temps nouveaux ; et cela, par un retour au charisme originel de leur institut religieux, en adaptant leur style de vie aux besoins de l’Église et du monde d’aujourd’hui. Tous participèrent à ce processus, certains avec réluctance, d’autres avec beaucoup d’enthousiasme. Les religieux et les religieuses du Troisième Ordre Régulier se joignirent à ce processus.

La plupart des congregations de notre Ordre se lancèrent dans des recherches historiques qui les ramenèrent plusieurs siècles en arrière, en quête de leur charisme fondateur. Ce fut un temps de grandes découvertes, où les figures d’hommes et de femmes remarquables sortirent de l’ombre, ou même d’un anonymat total. Chacune de ces figures avait été inspirée par François d’Assise et par une certaine idée de la spiritualité franciscaine, tout en subissant aussi l’influence du contexte social et ecclésial dans lequel elle avait vécu. Les franciscains du Troisième Ordre Régulier furent ainsi amenés à redécouvrir, en quelque sorte, deux charismes fondateurs, celui de leur congrégation et celui du mouvement franciscain auquel ils appartiennent.

Ce qui compliquait encore les choses était l’existence d’une Règle du Tiers Ordre Régulier de saint Francois approuvée en 1927, ayant expressément pour objectif de permettre d’introduire dans la vie religieuse les changements prévus par le Code de Droit canonique de 1917. Dans l’introduction, il était dit en effet qu’il était devenu nécessaire d’adapter les normes juridiques du Pape Léon X à notre temps et aux décrets les plus récents de l’Église, de telle sorte que le Troisième Ordre régulier franciscain et les très nombreuses autres familles religieuses à voeux simples qui ont pris pour fondement l’esprit de François, portent le nom de franciscains et reconnaissent en saint François leur père, puissent continuer à mériter de l’Église et de l’État la reconnaissance pour leurs oeuvres louables. Pour la première fois en effet, ce Code sanctionnait officiellement l’existence et règlait la vie d’une catégorie connue sous le nom de « religieux » dans les congregations apostoliques. Ces religieux, hommes ou femmes, prononçaient des voeux simples, tout en gardant le droit de posséder des biens, un droit auquel ils n’étaient d’ailleurs pas toujours en mesure de renoncer.

La Règle de 1927 remplaça la Règle de Léon X, approuvée en 1521. Dans l’introduction de ce document, on peut lire que cette « nouvelle » Règle avait pour but d’adapter la vie du Troisième Ordre Régulier aux réformes mises en oeuvre par le 5e Concile du Latran. La Règle de Léon X était en fait la première Règle destinée exclusivement aux religieux du Troisième Ordre. Pour ces religieux seulement, elle remplaçait la Régle de 1289 de Jérome d’Ascoli qui, sous le nom de Nicolas IV, allait devenir le premier Pape franciscain, après avoir été Ministre général des Frères. Cette Règle, qui était en substance une adaptation du Memoriale Propositi de 1221, s’appliquera désormais à tous les Frères et Soeurs de l’Ordre des Pénitents, autrement dit aux laïcs et aux groupes qui, déjà à l’époque, vivaient en communauté. Ce qui allait devenir par la suite l’Ordre Séculier Franciscain continuera à suivre la Régle de Nicolas IV jusqu’à l’époque du Concile Vatican II.

Un autre facteur à prendre en considération dans cette brève présentation sont les progrès considérables accomplis aux XIXe et XXe siècles en matière d’études franciscaines. Les recherches dans les bibliothèques et sur les collections de manuscrits dans toute l’Europe avaient donné au monde franciscain un grand nombre de textes qui montraient ce qu’avait été ce mouvement intellectuel. La découverte de textes bien connus de nous désormais, tels que la Légende de Pérouse, les oeuvres de Thomas de Celano ou le Miroir de la Perfection, pour n’en citer que quelques-uns, avait commencé à battre en brèche quelques-unes des images consolidées de saint François, popularisées par Bonaventure ou par les Fioretti. Lorsque parurent des éditions critiques de ces oeuvres et que les techniques de l’étude biblique fut appliquées aux textes franciscains, de nouveau concepts commencèrent à émerger. Au même moment, les historiens nous permirent de nous faire une idée plus précise de ce qu’avait été le moyen âge en général, et la vie à Assise au temps de François en particulier.

Ainsi, nos frères et soeurs des années 1970 qui devaient affronter la tâche de réécrire leurs Constitutions et d’adapter leur style de vie au charisme originel se trouvèrent devant une conception totalement différente et nouvelle de ce charisme. Nombre d’entre eux manifestèrent le désir de rédiger une nouvelle Règle destinée à remplacer celle de Pie XI, qui exprimerait mieux ce charisme fondateur et la conception que se faisait François d’une Règle et Vie. Ainsi, différents groupes de religieux du Troisième Ordre franciscain entreprirent de rédiger une nouvelle Règle, certains à titre individuel, d’autres dans en groupes inter-congrégationnels au niveau régional ou national.

Le vrai problème se présenta lorsque ces différents groupes voulurent soumettre le texte de leur « Règle » à l’approbation des institutions ecclésiastiques. Bien vite, des enquêtes discrètes laissèrent comprendre à tous que le magistère universel de l’Église ne regarderait pas d’un bon oeil une multitude de textes pour un groupe censé être un seul Ordre au sein de l’Église catholique. Si l’on y ajoutait le fait que certains des groupes qui avaient un texte de règle spécifique comprenaient des responsables de congrégations internationales, le mélange de divers textes de Règle T.O.R. qui en résulterait dans une même zone géographique aurait une influence désastreuse sur son unité. Ceux qui faisaient cette enquête furent invités à se présenter avec un texte unique à soumettre au nom de tout le Troisième Ordre Régulier, qui aurait ainsi une chance de recevoir un accueil favorable à Rome. À certains d’entre nous, cela parut une tâche totalement impossible, une requête du genre de celle des fables des frères Grimm ou des entreprises héroïques de la mythologie grecque.

Vouloir, c’est pouvoir, dit-on, et la volonté existait certainement. L’énergie qui avait été consacrée à l’adaptation et au renouveau de la vie religieuse pouvait également être mise au service de ce qui allait être connu sous le nom de « Projet de Règle ». Une aide supplémentaire vint du fait que les supérieurs majeurs s’étaient organisés en conférences nationales et internationales, de telle sorte que, pour la première fois, il devint plus aisé de communiquer par-delà les frontières et les océans. Une tâche audacieuse se présentait aux supérieurs majeurs qui avaient accepté de devenir les fers de lance de cet effort, mais ils ne se laissèrent pas décourager. Ils créèrent une structure à trois niveaux, le Bureau Franciscain International (ou B.F.I., réunissant les supérieurs majeurs qui représentaient les diverses parties du monde), la Commission Franciscaine Internationale (ou C.F.I., rassemblant les responsables des divers groupes interfranciscains nationaux ou régionaux), et un groupe de travail composé de frères et de soeurs qui avaient un intérêt particulier et des connaissances solides en la matière, chargé de rédiger un avant-projet du texte. Il leur fut demandé d’écrire un nouveau texte, pas de promouvoir l’un des textes déjà rédigés. Il fut également décidé à ce moment-là que, afin d’être aussi « intemporel » que possible, le nouveau texte devrait se baser principalement sur les écrits de saint François, afin que les générations futures puissent trouver dans cette adaptation l’inspiration voulue dans les mots de François.

Une première consultation internationale indiqua que quatre éléments de notre style de vie franciscain étaient jugés essentiels, même si certains étaient nommés différemment par les divers groupes. Ces quatre éléments essentiels étaient la pénitence ou metanoia, la prière ou contemplation, l’humilité ou minorité, et la pauvreté. Ces éléments allaient devenir les piliers de la nouvelle règle, dont les matériaux de constructions seraient les écrits de François et ceux de la première génération des franciscains.

Le groupe de travail se réunit deux fois, à Reute, en Allemagne, et à Bruxelles, en Belgique ; à l’issue de chaque session de travail, ils furent rejoints par les membres du BFI, auxquels ils présentèrent les résultats de leurs travaux. Ces avant-projets firent ensuite l’objet de débats dans les organisations nationales, avec consultation des membres. C’est ainsi que le premier avant-projet circula dans 205 congrégations, 16 provinces de congrégations internationales et dans les comités de recherche de deux fédérations. Les réponses arrivèrent de 30 pays, rédigées en 10 langues. 105 congrégations approuvèrent le texte dans son entier, certaines ssuggérèrent des changements, et quelques-unes seulement rejetèrent le texte. Enfin le texte fut présenté aux supérieurs majeurs pour approbation formelle lors de leur Assemblée générale de Rome en 1981, et approuvé sans aucune voix contre. Par ailleurs, il convient de noter que cette même assemblée décida de poursuivre le processus entamé avec la rédaction de la Règle et Vie, en jetant ainsi les bases de ce qui allait devenir la Conférence Internationale des Frères et Soeurs du Troisième Ordre Régulier de saint François, la CFI-TOR.

Comme la Règle et Vie était écrite, autant que possible, avec les paroles de saint François, il n’y avait pas de chapitre à part sur la chasteté, ce qui suscita certaines réserves, y compris à l’Assemblée de Rome. Rappelons que la théologie de Vatican II sur la vie religieuse considérait « la chasteté pour le Royaume des cieux » comme étant le trait distinctif et le voeu central des religieux. Par ailleurs, ceux qui avaient été chargés de demander l’approbation officielle de la Règle et Vie décidèrent d’y ajouter un chapitre sur la pauvreté, qui fut écrit par une autre main. Ce chapitre, qui mentionne aussi la Bienheureuse Vierge Marie, est le chapitre 4 de ce qui est devenu notre Règle et Vie.

La Règle et Vie fut présentée pour approbation au Pape Jean-Paul II en date du 8 décembre 1982 : le 8 décembre est la Solennité de l’Immaculée Conception de la Vierge Marie, et en l’an 1982, la famille franciscaine du monde entier célébrait le 800e anniversaire de la naissance de saint François à Assise.

Lorsque la Règle reçut l’approbation du Saint-Siège, celle-ci fut accompagné du Bref apostolique Franciscanum vitae Propositum, le projet de vie franciscain qui, « de nous jours encore, attire sans cesse un grand nombre d’hommes et de femmes avides de perfection évangélique et désireux du Royaume de Dieu ». Ce Bref cite les voeux publics à observer les conseils évangéliques, les diverses formes d’activité apostolique et la prière, la charité fraternelle, la pénitence et l’abnégation chrétienne. Ce Bref, qui porte la signature du Saint-Père, fait aussi mention des règles antérieures de Léon X et de Pie XI. Sa vraie nouveauté se trouve toutefois au paragraphe trois, où il est dit que le Souverain Pontife connaît « tout le zèle et toute l’application qui ont permis à cette Règle et Vie de parvenir au terme d’une rénovation adaptée et d’obtenir heureusement le plein accord souhaité, après des discussions, des recherchers, des décisions et un travail prolongé menés en commun ». Il ne passe pas sous silence les divergences de points de vue, ainsi que les discussions et consultations collégiales qui ont fait partie intégrante du processus. Il est significatif que ce document, notre Règle et Vie, inspiré par Vatican II et rédigé en obéissance à son mandat, incarne d’une manière particulière et nouvelle la collégialité et la subsidiarité, deux traits distinctifs de ce Concile. Avec le Pape Jean-Paul II, nous pouvons donc exprimer, nous aussi, notre ferme espoir que « l’avenir apportera en abondance d’heureux fruits de renouveau », alors que nous continuons à vivre et à approfondir notre appréciation de la Règle et Vie des Frères et Soeurs du Troisième Ordre Régulier de saint François.


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Soeur Nancy Celaschi est membre du Conseil général des Soeurs franciscaines enseignantes, dont la maison mère est à Rome. Elle a obtenu son doctorat en Études frandiscaines à l’Université Saint-Bonaventure, aux États-Unis. Elle a servi comme Secrétaire générale du CFI-TOR de 1993 à 1997, et en 1997 elle a été nommée première Directrice de son Bureau Esprit et Vie. Elle a traduit plusieurs ouvrages sur l’histoire des communautés du Troisième Ordre Régulier en anglais, et a enseigné aux franciscains en Asie, Afrique, Europe et Amérique du Nord.








Appelés à soigner les blessures :le dialogue interreligieux dans la tradition du TOR

Soeur Margaret Carney, OSF

Tout au long du pontificat de Jean-Paul II, l’appel au dialogue interreligieux a été clair et consistant. Ayant participé à la Première Journée Mondiale de Prière pour la Paix à Assise en 1986, la correspondance entre notre vocation franciscaine et l’engagement en faveur de l’unité des chrétiens et de la collaboration entre les religions m’a toujours parue d’une importance extraordinaire. Ma présence à Assise en 1986 a été possible parce que nos professeurs de l’Antonianum (je venais d’y commencer mes études de doctorat) nous ont procuré des places et nous ont accompagnés. C’est ainsi que nous nous sommes joints au vaste rassemblement d’hommes et de femmes de religion en prière durant cette journée. Avant cette journée historique, j’avais travaillé avec Thaddeus Horgan, Frère de l’Atonement, comme membre du groupe de travail international. Cette équipe était chargée d’élaborer le texte de la Règle et Vie des Frères et Soeurs du Troisième Ordre Régulier. Thaddeus apportait au groupe ses vastes connaissances théologiques et sa conscience oecuménique profonde. Pendant la période de Vatican II, il avait aidé à diriger le Centre pour l’unité des chrétiens, installé dans le Palais Pamphili de Piazza Navonna. Là, les observateurs accrédités des Églises chrétiennes se réunissaient régulièrement pour le dialogue, l’exploration théologique et l’hospitalité. Durant les années de notre collaboration étroite sur le texte de la Règle, j’ai pu apprécier la force de la contribution que l’esprit franciscain peut apporter à ce dialogue. Mon expérience de collaboration avec un Institut moderne du Troisième Ordre Régulier qui s’est totalement dédié à cette mission d’unité, les Frères et Soeurs de l’Atonement (Graymoor, New York), a encore renforcé cette appréciation.

Ces dernières années, j’ai eu le privilège de participer à deux rencontres oecuméniques franciscaines (l’une à Rome, l’autre à Canterbury, en Angleterre) organisées par le Ministre Général des Frères Mineurs et les Frères de l’Atonement. Ces échanges étroits entre religieux franciscains d’affiliations catholique, anglicane et luthérienne m’ont permis de prendre la mesure de la force du charisme franciscain, lorsqu’il dépasse les frontières juridictionnelles qui séparent nos Églises.

Si l’on me demandait en quoi le texte de la Règle et Vie peut contribuer à ce dialogue, je répondrais que la question n’est pas de trouver un « texte-preuve » (un passage particulier prouvant expressément la connexion ou l’argument) ; cette contribution réside plutôt dans les valeurs fondamentales qui sont à la base de notre Règle et nous disposent à adopter une certaine façon d’être dans l’Église et dans le monde des échanges interreligieux. Nous pouvons considérer l’appel à la conscience et l’action oecuméniques dans cette optique.

Conversion

Autrefois, le but du travail missionnaire catholique pouvait se résumer à la notion de conversion. Amener des non-croyants ou des chrétiens d’autres dénominations dans l’enclos des membres de l’Église catholique : tel était le travail du missionnaire ou évangélisateur. Aujourd’hui, ce terme a acquis dans notre vocabulaire TOR une richesse de sens profondément biblique. La conversion/metanoia, comme orientation profonde de notre pleine humanité vers la volonté de Dieu, doit engager tout notre être, esprit, coeur et âme, dans la connaissance, l’amour et l’apostolat. Elle exige que nous soyons prêts à tout moment de notre vie à nous tourner, nous réorienter et corriger nos erreurs et notre ignorance par une attention existentielle à l’appel de Dieu. Elle développe en nous une spiritualité de l’attention, la disponibilité à changer et l’humble reconnaissance qu’il y a toujours quelque chose d’incomplet dans notre façon de connaître, aimer et servir. Une telle attitude, approfondie tout au long de notre vie, nous permet de grandir sans cesse dans l’appréciation des vérités et autres proclamations de foi, dans l’attrait qu’elles ont pour nous et le pouvoir qu’elles exercent. Cela nous permet d’entrer en dialogue en étant disposés à être mis au défi et même déconcertés. Cela nous appelle à être prêts à réorienter notre comportement et à modifier nos attitudes. Il s’agit là de dispositions fondamentales pour le dialogue, qui se trouvent encore renforcées par notre engagement franciscain à une vie de conversion permanente. Il n’y a aucun relativisme là-dedans. Cela ne veut pas dire que nous soyons prêts à renoncer ou à relativiser nos engagements de foi fondamentaux. Plutôt, il y a une disponibilité à trouver des moyens d’engager l’autre, précisément comme autre, avec amour et courage. C’est là un grand atout dans le travail du dialogue interreligieux.

Contemplation

Nos vies sont centrées sur Dieu, révélé par l’Esprit en Jésus Christ. La contemplation de l’effusion de charité révélée dans l’Incarnation est la force qui anime notre spiritualité. Notre formation, tant initiale que permanente, nous amène à découvrir tout au long de notre vie des niveaux de sens toujours plus profonds dans les événements de la vie du Christ, les grands textes de l’Écriture, les richesses de notre héritage théologique, la riche variété d’expressions culturelles d’esprit et de vie contenue dans le culte des saints, la dévotion mariale : toutes ces voies ouvrent progressivement nos coeurs et nos esprits à une nouvelle lumière et une nouvelle force. Pourtant, pour ceux qui prennent le temps de s’engager dans l’étude de cette matière, ou dont la vie et le travail présentent des opportunités adéquates, la rencontre avec les enseignements, pratiques et expressions culturelles des autres traditions religieuses peut également être une grande invitation à contempler la riche variété des chemins que l’Esprit peut nous inspirer.

Entendre le chants émouvants des fêtes juives, assister au cycle quotidien des prières dans une mosquée, se recueillir devant une image ancienne de Bouddha et voir la dévotion qu’elle inspire, ces expériences et d’autres encore nous invitent à entrer dans une nouvelle optique face à la diversité des moyens par lesquels les hommes trouvent le chemin qui mène à Dieu. Aux moments de profonde inspiration unificatrice, nous percevons les liens profonds qui les unissent. Et si nous sommes honnêtes, nous devons admettre que même si nous sommes parfois désemparés et agacés devant des coutumes radicalement différentes de celles que nous considérons comme sacrées, cette rencontre avec quelque chose de différent et inconnu nous oblige à reconnaître que nos certitudes peuvent paraître tout aussi déconcertantes à ceux qui ont été élevés dans une autre communauté religieuse.
Ce mélange d’expériences, intuitions consolatrices et confusion dérangeante nous pousse à adopter chaque jour un peu plus une attitude marquée par le calme contemplatif, le respect et l’humilité.

Minorité/humilité

Il n’est pas possible d’être un citoyen du monde aujourd’hui sans souffrir en voyant les abus commis au nom du fondamentalisme religieux ou de la violence sectaire. Nous devons insister sans relâche sur l’importance de nous éduquer et d’éduquer nos étudiants aux conséquences néfastes d’un zèle sectaire excessif. Cet enchevêtrement complexe entre identité religieuse, orgueil ethnique ou racial et hostilité à l’égard de ses ennemis – réels ou imaginaires – devrait inspirer une profonde humilité chez tous ceux qui ont vraiment à coeur le développement d’une identité religieuse mature. Tout en nous assurant réciproquement que la vraie nature de nos croyances religieuses exige le respect, l’amour pour la vie et une attitude pacifique dans le monde, pour nous qui appartenons aux religions abrahamiques, force est de constater qu’une spirale de violence sans fin continue à faire des victimes au nom d’une interprétation déviée de l’observance religieuse et de l’identité. Les solutions simples et les approches simplistes doivent être bannies, et l’engagement en faveur d’une éducation et une formation approfondies au respect, à la tolérance et à la réciprocité doit devenir notre chemin privilégié.

Pauvreté

François, Claire et leurs premiers compagnons savaient que tout était don dans leur vie, et que rendre grâce à Dieu pour la perfection de ces dons était la tâche centrale de leur vie. Tout en insistant sur l’importance de vivre une vie dépouillée de tous les biens matériels non essentiels, le premier projet franciscain a toujours proclamé que la pauvreté intérieure est l’âme de cet ascétisme. Tenir à des opinions, jugements, affirmations et désirs animés par l’ego est une façon de thésauriser, d’amasser des richesses personnelles contre laquelle François n’a cessé de mettre en garde ses frères. Dans notre appel d’aujourd’hui au dialogue et aux échanges interreligieux, nous avons une grande occasion de faire nôtre cet exercice. Il m’est difficile de participer à une communauté d’échange et de dialogue, si je ne suis pas capable de renoncer au désir de demeurer dans une zone de confort personnel – si exaltée que soit la nature de cette zone de confort. Ainsi, la sensation d’être « chez moi » dans ma communauté, ma paroisse ou mon cercle spirituel peut être un obstacle à l’instauration d’un dialogue dans les conditions voulues, avec humilité, volonté d’être correct et disponibilité à reconnaître mes parti pris et mes limites. Lorsque les échanges d’un dialogue honnête incluent, comme il se doit, un regard sans concession sur la façon dont nos différences ont pu conduire à des discriminations de part et d’autre, et même à des violences, nous devons avoir cette pauvreté intérieure qui nous pousse à faire une place à la vérité et à la souffrance de l’autre, si dérangeant que cela puisse être pour nous.

Peut-être que le pape Jean-Paul II exprimait une profonde pauvreté spirituelle lorsque, en 1986, il invita les représentants des religions du monde à le rejoindre à Assise. Après tout, c’est Assise qu’il avait choisi pour cette rencontre, et pas Rome. Était-ce sa façon de reconnaître que les nombreux actes de violence perpétrés au nom de l’Église institutionnelle au cours des siècles seraient douloureusement présents dans la mémoire des chefs religieux invités à prier dans la splendeur impériale de la Basilique Saint-Pierre ? A-t-il compris que le génie et l’universalité mythiques de François allaient – sept siècles plus tard – fournir à nouveau un « lieu » de rencontre et de réciprocité aux musulmans, hindouistes, autochtones d’Amérique, ainsi qu’aux représentants des religions qui ont pris part au travail en faveur de l’unité des chrétiens au cours des deux derniers siècles ? Quel qu’en soit le motif, ce choix s’est révélé prophétique et efficace. Le lendemain de la rencontre, les frères du Sacro Convento passèrent leur journée à guider ces représentants dans la basilique, en leur racontant l’histoire de François à l’aide du plus grand des supports visuels : le cycle des fresques de Giotto. Durant ces heures, la reconnaissance d’un terrain commun qui se reflétait dans l’histoire d’humilité, repentir et minorité de François revenait souvent dans les conversations de ces chefs religieux. Nous avons l’occasion de poursuivre cet élan au XXIe siècle. Demandons au Seigneur d’avoir la sagesse et la volonté de faire précisément cela.

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Soeur Margaret Carney, OSF, sert actuellement comme Présidente de l’Université Saint-Bonaventure. Dans le passé, Soeur Margaret a été Directrice de l’Institut franciscain et Doyenne des Études franciscaines. Elle a servi pendant huit ans comme Supérieure générale de sa Congrégation, et en 1982 elle a servi dans la Commission internationale chargée de rédiger le texte des Règles franciscaines pour le Troisième Ordre Régulier franciscain. Elle est bien connue dans le monde franciscain pour son dévouement aux choses franciscaines.




Dialogue interreligieux et Vie religieuse

P. Elias D. Mallon, SA

En déclarant, dans le document Nostra Aetate du Concile Vatican II, qu’elle « ne rejette rien de ce qui est vrai et saint » dans les autres religions, l’Élise catholique a irrévocablement pris le chemin du dialogue interreligieux. La création d’un Secrétariat pour les non chrétiens, puis du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, montre à quel point l’Église catholique prend au sérieux ses relations avec les grandes religions non chrétiennes du monde.

Le Pape Jean-Paul II, ce voyageur infatigable, a visité nombre de pays musulmans, bouddhistes et hindouistes, où il a longuement parlé de la nécessité du dialogue entre les religions. Le grand « événement d’Assise » a vu les chefs des grandes religions du monde réunis autour du Pape pour prier pour la paix et la compréhension mutuelle, chacun selon sa propre tradition religieuse. Les discours de Jean-Paul II aux jeunes musulmans du Maroc, aux musulmans de Turquie, au Soudan et dans d’autres pays, ont bien montré à quel point ce pape jugeait important que l’Église catholique soit activement présente dans ce dialogue.

Le récent voyage du pape Benoît XVI en Turquie a montré que l’engagement de l’Église catholique en faveur du dialogue interreligieux n’a pas diminué avec le changement de pape. La visite de Benoît XVI à la mosquée d’Istanbul et sa prière silencieuse constituent des signes très forts de son engagement en faveur du dialogue entre l’Église catholique et l’islam. Les discours prononcés par le Saint-Père en Turquie et à Rome ont mis en lumière son intérêt pour le dialogue interreligieux.

En tant que membres de l’Église, les religieux partagent son engagement en faveur du dialogue interreligieux. En tant qu’hommes et femmes au service de l’Église et de sa mission, les religieux ne peuvent pas ignorer l’élan interreligieux donné par le Concile Vatican II. Mais il y a aussi d’autres raisons pour lesquelles les religieux sont particulièrement concernés par le dialogue interreligieux. Au cours des siècles, les religieux ont été en première ligne dans la rencontre de l’Église avec les grandes traditions religieuses du monde. Il suffit de penser à François d’Assise et à sa rencontre à Damiette, en Égypte, avec le sultan Malik al-Kamal vers l’an 1219. Alors que la 4e croisade battait son plein, cette rencontre entre François et le sultan, qui allait à l’encontre des attitudes de l’époque, est un symbole de la façon dont les fidèles de religions différentes peuvent se rencontrer avec sincérité et courtoisie. Les grandes entreprises de traduction du moyen âge, grâce auxquelles le Coran et les oeuvres des grands penseurs musulmans sont devenus accessibles aux érudits occidentaux, furent l’oeuvre des moines, en particulier de ceux de Cluny, sous la conduite de leur abbé, Pierre le Vénérable (1094-1156). Les moines firent appel à des musulmans de langue arabe pour s’assurer que leurs traductions soient justes et précises. On ne peut pas penser au christianisme en Chine sans évoquer la figure du jésuite Matteo Ricci (1552-1610). Parti en Chine comme missionnaire, Ricci développa un profond respect pour la culture et la religiosité chinoises. Il acquit une connaissance approfondie du taoïsme, la tradition religieuse dominante en Chine. Il jouissait de l’estime des Chinois et remplit des fonctions importantes dans le gouvernement. En cherchant à inculturer l’Évangile dans des catégories compréhensibles pour les Chinois, Ricci était en avance sur son temps.

Plus récemment, et dès avant le Concile Vatican II, des religieux ont été en première ligne dans le dialogue interreligieux. Charles de Foucauld (1858-1916), le fondateur des Petits Frères et des Petites Soeurs de Jésus, est parti vivre parmi les musulmans et pour y rendre un témoignage silencieux à l’Évangile. Les Missionnaires d’Afrique, fondés en 1868 par le cardinal Charles Lavigerie, archevêque d’Alger, se sont montrés très actifs dans le dialogue entre catholiques et musulmans.

Mais le dialogue entre catholiques et musulmans n’est pas le seul à avoir reçu l’attention des religieux. Tant pendant qu’après Vatican II, le moine bénédictin Bede Griffiths (1906-1993), connu aussi sous le nom de Swami Dayananda, a dédié sa vie au dialogue entre catholiques et hindouistes. Dans ses écrits, il raconte qu’il s’exerçait aux disciplines de la méditation et du yoga développées par les hindouistes, pour les appliquer ensuite à la prière chrétienne. De même, le cistercien Thomas Merton (1915-1968) fut un acteur de premier plan dans le dialogue entre bouddhistes et catholiques. Il mourut à Bangkok, où il était venu rencontrer des chefs religieux bouddhistes. Les oeuvres de Merton, et notamment celles écrites vers la fin de sa vie, montrent sa compréhension et son appréciation profondes du bouddhisme et de la discipline de la méditation. De façon très concrète, le travail de Merton s’est perpétué dans le Dialogue interreligieux monastique en cours depuis plus de deux décennies. Le Gethsemane Encounter a déjà vu deux rencontres entre monastiques1 bouddhistes et catholiques au monastère cistercien de Gethsemane, dans le Kentucky (États-Unis), en 1996 et en 2002.

On ne compte pas les rencontres importantes et fécondes entre religieux et représentants des religions non chrétiennes d’Afrique et d’Asie. Tout cela montre clairement que l’engagement des religieux et des religieuses dans le domaine du dialogue interreligieux n’est pas nouveau, et qu’il a débuté bien avant le Concile Vatican II. Depuis plusieurs siècles en effet, des religieux et des religieuses se sont engagés concrètement et avec audace dans le dialogue interreligieux. Ces rencontres ne sont pas l’apanage d’une communauté religieuse en particulier : Jésuites, Dominicains, Franciscains, Soeurs de Sion, Petits Frères et Petites Soeurs de Jésus, Missionnaires d’Afrique et bien d’autres encore, trop nombreuses pour qu’on puisse les citer toutes, ont dialogué avec les juifs, les musulmans, les bouddhistes, les hindouistes et les autres religions, et continuent à le faire. Le dialogue fait partie du témoignage que les religieux et tous les chrétiens rendent à l’amour sans borne et sans frontière du Christ.

Dans un monde où trop de conflits reposent sur des motifs religieux, le dialogue interreligieux n’est ni une option, ni un luxe. Appelés à porter la paix du Christ et à aider à résoudre les conflits dans le monde, les religieux et les religieuses doivent apprendre à mieux connaître les autres religions du monde. Ils sont appelés à se confronter aux grandes questions de notre temps, et les religions, comme source de conflits et solution des conflits, sont l’une de ces grandes questions. Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin que des personnes de différentes religions cherchent à mieux se comprendre, à promouvoir la collaboration et à vaincre la violence. L’engagement des religieux et des religieuses dans ce grand effort n’est pas seulement une composante de notre longue histoire ; c’est aussi un appel pour l’avenir.

Note:

1. J’utilise ici le terme « monastiques » et pas celui de « moines » car tant des hommes que des femmes, moines et moniales, catholiques et bouddhistes, ont participé à ces rencontres de Gethsemane.

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Elias D. Mallon, Frère de l’Atonement (Graymoor), est titulaire d’un licentiate degree (STL) en Ancien Testament et d’un doctorat en langues du Proche Orient de la Catholic University of America. Il a préparé son doctorat et fait des recherches à l’Université Eberhard Karls de Tübingen, en Allemagne. Il a enseigné dans les universités de Washington, Seattle, Washington et a collaboré avec le Secrétariat pour la Promotion de l’Unité des Chrétiens du Saint-Siège et avec l’Institut oecuménique de Bossey, Suisse. Le P. Mallon a dirigé pendant onze ans le Graymoor Ecumenical & Interreligious Institute, et il est engagé dans le dialogue entre chrétiens et musulmans depuis 1985. Il a écrit divers ouvrages et articles sur l’islam, dont les derniers en date sont : « Islam: What Catholics Need to Know (Washington, DC, National Catholic Education Association, 2006) et « Shiite Muslims, The Party of Aly », America, 6 février 2006.




Un Appel à être des Artisans de Paix :la Vie Franciscaine en Mission

Soeur Violet Grennan, MFIC

     L’appel implicite et explicite à être des artisans de paix contenu dans notre Règle du Troisième Ordre n’est pas une simple invitation de routine ou optionnelle faite à chaque membre en particulier, et à tout le Troisième Ordre Franciscain comme corps. Alors que nous célébrons le 25e anniversaire de notre Règle et Vie, quels que soient le pays, le continent et l’hémisphère où nous vivons et servons, cet appel renouvelé à être des artisans de paix dans le monde d’aujourd’hui est une occasion de faire le point sur cet appel, et de relever ce défi personnel et communautaire en 2007 et au-delà.

Tandis que l’appel à être des artisans de paix a une portée générale et globale, chaque franciscain et chaque franciscaine devra lui trouver une expression spécifique par sa façon de le vivre concrètement dans son milieu, en s’efforçant, individuellement et comme corps, de marcher sur les pas de François d’Assise, dont la vie a été calquée sur le Dieu de Paix qui s’est fait chair en la personne de Jésus Christ. Concrètement, le contexte d’une réponse totale à cet appel est notre vie en mission aujourd’hui. C’est un appel et un défi sans glose, qui exige une réponse concrète sans demi-mesure.

Notre Vie Ensemble

Le début de l’article 30 de notre Règle du Troisième Ordre nous invite à nous rappeler que :

« Messagers de la paix par leur parole, qu’ils la possèdent encore plus dans leurs coeurs. Qu’ils ne provoquent personne à la colère ou au scandale, mais que par leur douceur tous soient attirés à la paix, à la bienveillance, à la concorde ».
Comme François connaissait bien l’homme, et comme il se connaissait bien lui-même ! Annoncer la paix en paroles peut être relativement facile. La porter dans son coeur, lieu où la paix et la violence prennent racine dans nos vies personnelles, et entrer en relation avec ce coeur, peut être le plus grand des défis. C’est bien souvent dans cette arène de notre vie que nous faisons l’expérience, de façon très concrète, de l’appel à la conversion permanente, au pardon, à la réconciliation, et au travail de toute une vie pour devenir un homme ou une femme de paix.

Un point fondamental, si nous voulons que notre réponse à l’appel à être des artisans de paix, à devenir des hommes et des femmes de paix, soit authentique et reconnaissable, est notre façon de nous mettre en relation avec toute la création de Dieu, car c’est ce qui nous identifie comme des frères et des soeurs qui ont embrassé le style de vie évangélique tel qu’il a été vécu par François et Claire d’Assise. Cette façon de nous mettre en relation est affirmée très clairement au chapitre de notre Règle qui parle de l’expérience de l’amour fraternel.

« S’il arrivait qu’entre eux une parole ou un geste soit occasion d’irritation ou de trouble, aussitôt, avant même de présenter à Dieu l’offrande de leur prière, qu’ils se demandent humblement pardon l’un à l’autre » (art. 24).

Les mots aussitôt et humblement mettent l’accent concrètement sur l’appel à nous mettre en relation d’une façon particulière avec les frères et les soeurs avec qui nous partageons notre vie en mission. Cette façon de nous mettre en relation, d’être une expression vivante des valeurs et des attitudes qui sont au coeur de l’expérience franciscaine, fait naître, développe au fil du temps et entretient un style de vie qui nous identifie comme des hommes et des femmes de paix qui, par l’exemple et par la parole, suivent les traces de Dieu dans le monde. C’est un cheminement qui commence à l’intérieur de nous-mêmes.

Le parcours et le cheminement pour devenir un homme de paix ne sont pas venus naturellement à François, et ils ne nous viennent pas non plus naturellement. Généralement, ils viennent à travers la connaissance de nous-mêmes, la souffrance, l’humilité, l’expérience de la pauvreté personnelle et de la prière, qui nous permettent d’acquérir une perception objective de notre identité, en prenant conscience de la vérité contenue dans l’admonition de François : « Ce qu’un homme est devant Dieu, voilà ce qu’il est, et rien de plus » (Adm XIV,2). Tel est notre vrai moi, sanctifié est brisé, talentueux et vulnérable, pécheur et racheté, que Dieu appelle à vivre en relation les autres frères et soeurs qui partagent notre humanité commune. Souvent, c’est dans le cercle de relations à l’intérieur de nos communautés et fraternités, plutôt que dans les relations ministérielles ou les autres relations interpersonnelles, que nous devons affronter le plus grand défi à vivre l’idéal évangélique présenté dans notre Règle et Vie.

À nous qui sommes appelés à être, et qui désirons devenir, des hommes et des femmes de paix, l’article 24 demande aussi de nous rappeler que :
« Si quelqu’un manquait gravement à la forme de vie dont il a fait profession, il sera averti par le ministre ou par ceux qui connaîtraient sa faute : ceux-ci ne lui feront ni honte, ni critique, mais ils lui témoigneront une grande miséricorde. Mais tous doivent prendre bien garde de se mettre en colère et de se troubler à cause du péché de quiconque, car la colère et le trouble empêchent la charité en soi et chez les autres ».

Implicitement, ce passage nous indique une façon de nous mettre en relation avec ceux qui vivent parfois la règle de vie autrement que prescrit. Cette façon de nous mettre en relation évoque une réponse humaine, compatissante et charitable, qui nous permet d’être en paix avec nous-mêmes et avec l’« autre », plutôt que le jugement froid de celui qui croit être dans le juste, qui « empêche la charité ». C’est cet inconditionnel « faire une place aux autres », si différents qu’ils puissent nous apparaître, qui nous caractérise comme disciples de Jésus Christ et de François. Dans divers épisodes de sa vie avec ses frères, François a mis en évidence cette façon de se mettre en relation. Ayant pris conscience de sa condition de créature, de sa vulnérabilité, de sa pauvreté et de sa petitesse en contemplant le visage de Dieu, il a ensuite embrassé cette humanité chez ses frères. Si l’époque, le lieu et les circonstances particulières dans lesquelles nous vivons diffèrent de celles que connut François, l’appel à « embrasser les autres » dans les circonstances concrètes de notre vie de tous les jours est aussi valable aujourd’hui qu’alors. En « embrassant les autres », nous témoignons, par l’exemple et par la parole, notre fidélité à la vision évangélique de la vie telle qu’elle a été vécue par François, qui désirait passionnément devenir une trace de Dieu en son temps.

Notre Vie en Mission

Les chapitres de notre Règle qui traitent de notre identité franciscaine, de notre vie ensemble, de l’esprit de prière, de la pauvreté, de notre façon de servir et de travailler, et de notre vie apostolique, prescrivent un modèle de vie pour ceux d’entre nous qui ont choisi librement et professent de suivre la vision évangélique de la vie telle qu’elle a été vécue par François d’Assise. Ce modèle de vie, lorsqu’il est mis en pratique par l’exemple et par la parole, nous identifie d’une façon particulière comme disciples de cette vision évangélique.

Notre appel, comme franciscains et franciscaines, ne consiste pas seulement à établir une relation personnelle avec Jésus Christ et à vivre en communion avec les frères et les soeurs qui partagent notre vie consacrée. Cet appel est aussi lié indissolublement à la mission – en nous demandant d’être en relation avec toute la création de Dieu d’une façon particulière, qui nous identifie comme disciples du Dieu de paix et de François d’Assise. C’est un appel à la communion dans la mission.

Le commentaire du Chapitre IX : De la vie apostolique, nous rappelle que les chapitres précédents étaient centrés sur le fondement de notre appel, sur notre identité franciscaine, notre prière, nos relations fraternelles et notre attitude à l’égard du service et du travail. C’est de notre expérience vécue des valeurs et attitudes présentées dans ces chapitres que naissent notre mission et notre apostolat d’artisans de paix. Le mandat qui nous y est donné est clair :
« Les frères et les soeurs ont été appelés à soigner les blessés, panser ceux qui sont meurtris et ramener les égarés. Et partout où ils sont, ils se rappelleront qu’ils se sont livrés et ont abandonné leurs corps au Seigneur Jésus Christ. Pour son amour, ils doivent affronter les ennemis, tant visibles qu’invisibles, car le Seigneur dit : ‘Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le Royaume des cieux est à eux’ » (Mt. 5,10).

Un tel mandat de mission n’est pas une simple option pour ceux qui déclarent embrasser l’idéal évangélique de François d’Assise, homme de paix. Ce chapitre de notre Règle et Vie, comme tant d’autres, est sans aucune ambiguïté. Quels que soient le lieu géographique, le contexte culturel et l’apostolat spécifique où nous nous trouvons, notre façon d’être en relation avec les personnes particulières, insérées dans leurs réalités respectives, exige une réponse sans demi-mesure, qui nous identifie comme étant ceux qui s’efforcent de devenir une « trace de Dieu », où que nous soyons en mission. Une telle réponse, nous est-il rappelé, comporte, entre autres défis, celui de nous préparer activement à affronter les « ennemis, tant visibles qu’invisibles » et l’« autre », qui qu’il soit. Concrètement, dans nos situations, cultures, lieux de mission et d’apostolat respectifs, qui désignons-nous ou ne désignons-nous pas consciemment comme des « ennemis », et comment entrons-nous en relation avec eux ?

Le choix d’embrasser l’« autre » n’est pas venu naturellement à François, comme il nous le rappelle au début de son Testament, où il relate sa première rencontre avec un lépreux. Embrasser l’« autre », tous les lépreux du monde d’aujourd’hui, ne nous vient pas naturellement non plus. Pour François, et pour nous qui nous proclamons ses disciples, la vie de Jésus telle qu’elle nous est présentée dans l’Évangile est en quelque sorte notre « feuille de route ». Le don total de soi de Jésus, vécu concrètement dans sa vie, sa passion et sa mort, est le modèle de vie que nous embrassons. Tel est l’enseignement et l’exemple d’une réponse concrète et sans demi-mesure.

Les mots entièrement et totalement contenus dans ce passage de notre Règle et Vie nous rappellent avec force que nous avons volontairement embrassé ce style de vie et font écho aux paroles que François adresse à ceux qui suivent ses traces : « Ne gardez pour vous rien de vous-mêmes, afin que Celui qui s’est donné à vous tout entier vous reçoive tout entiers » (À l’Ordre, 29). Pour François, qui a fait l’expérience du don total de soi de Dieu en la personne de son Fils par le sacrifice du Seigneur Jésus Christ sur la croix, rien de moins qu’une réponse totale, un don de soi total pour et aux autres, n’était suffisant. L’est-ce aussi pour nous ?
Notre façon particulière de remplir notre mission, d’aller « parmi les gens », est décrite au chapitre 5 de notre Règle du Troisième Ordre : De la manière de servir et de travailler :
« Que les frères et les soeurs soient doux, pacifiques et modestes, aimables et humbles, parlant honnêtement à tous, comme il convient. Où qu’ils soient, où qu’ils aillent par le monde, qu’ils ne se disputent pas, ne se querellent pas en paroles, et qu’ils ne jugent pas les autres. Mais qu’ils se montrent joyeux dans le Seigneur, gais et bienveillants comme il convient. Comme salutation, qu’ils disent : ‘Que le Seigneur te donne la paix !’ » (art. 20).
En fait, ce salut de paix n’est crédible que si ceux auxquels il s’adresse voient et sentent notre joie et notre paix, lorsque nous allons « parmi eux ». Peu importe si leurs valeurs, attitudes, styles de vie ou croyances religieuses sont différentes : nous ne jugeons pas, nous ne cherchons pas à imposer des structures ou des croyances nouvelles. Mais nous ne renions pas non plus nos propres croyances religieuses et valeurs ; plutôt, nous rencontrons les autres là où ils sont, nous leur faisons une place, en écoutant ce qu’ils ont à nous dire et en leur adressant une parole de paix. Le commentaire du TOR nous rappelle que François était convaincu qu’il ne faut jamais juger les autres, pas même s’il apparaît qu’ils n’ont pas été touchés par l’Évangile (cf. RB 2,17). Ils devraient toutefois être touchés par notre témoignage de joie dans le Seigneur, qui seul rend crédible notre salut de paix.

Conclusion

De ces réflexions sur l’appel à être des artisans de paix, thème de notre Règle du Troisième Ordre, présenté en particulier aux chapitres V, VII et IX, se dégagent cinq valeurs fondamentales pour notre Vie franciscaine en mission :

● La Vie en mission est un appel à la conversion permanente (repentance), en étant toujours prêts à écouter, à croire et à obéir à l’Esprit à l’oeuvre dans toutes les dimensions de la vie humaine, et en particulier dans la conversation et l’engagement avec les autres et avec l’« autre » dans le service et la communion.
● Notre vie en communauté/fraternité est notre premier témoignage, par l’exemple et par la parole, de l’Évangile de Jésus Christ.
● Être missionnaire, c’est aller « parmi les gens » et être pour eux comme des frères et des soeurs qui vivent l’Évangile.
●L’approche franciscaine à l’apostolat est bien définie par notre façon d’être en relation avec les autres. Elle consiste à créer des espaces où les hommes peuvent s’épanouir comme enfants de Dieu.
● L’appel à être des artisans de paix dans notre monde est un parcours de toute une vie pour devenir des hommes et des femmes de paix, et il commence en nous-mêmes.

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Soeur Violet Grennan, MFIC, membre des Soeurs franciscaines missionnaires de l’Immaculée Conception, vient d’achever son service dans l’équipe dirigeante internationale de sa Congrégation à Rome. Elle se trouve actuellement en Irlande en congé sabbatique.








L’Ecologie Latino-Américaine et la
Vision Cosmique Franciscaine

Prof. Ricardo Antonio Rodríguez

En Amérique du Sud, la ruée historique vers l’or, l’argent, les diamants et autres métaux ou minéraux a imposé à notre culture une torture indescriptible, encore présente dans diverses régions. Et cela, non seulement à cause des dévastations qu’elle a occasionnées, mais surtout parce que ces biens n’ont pas été mis au service de l’amélioration des conditions de vie des habitants du lieu. Pensons, par exemple, à l’or extrait de notre sol au Brésil : cet or n’a certes pas amélioré la qualité de vie des personnes employées dans le processus d’extraction, alors qu’il a beaucoup enrichi d’autres régions du monde, et en particulier certains pays d’Europe. D’après Rotzetter, le capitalisme a encore accentué ces différences, en proposant une doctrine d’expropriation et de domination. Cela étant, la pensée franciscaine a un rôle important à jouer comme instrument pour l’édification de la paix, en s’inspirant de la façon dont François a réagi aux défis de son temps.

De saint François d’Assise, nous pouvons apprendre que les biens matériels doivent être un moyen pour promouvoir la vie (Test 16, RnB 2,4), puisque ces biens viennent de Dieu (Ad. 2,3 ; RnB 17,17), et qu’ils sont moins importants que les hommes (2Cel 80,2). Malheureusement, l’humanité n’est pas encore arrivée à comprendre ce lien. Et cela, non pas tant en raison de la mauvaise volonté de la grande masse de la population, que parce que les gouvernants en général sont bien plus intéressés à se servir du pouvoir, avec leurs alliés, qu’a en faire un instrument au service du bien commun (AP 11,1.10).

L’esprit de pauvreté franciscain s’exprime bien dans l’attitude de François, lorsqu’il identifie l’humanité au lépreux (1Cel 17,4). Il transcende ainsi le concept d’humanité, en distinguant la présence du Christ dans cet homme dans un état pitoyable (LM 1,6,2). C’est une expérience fondamentale. Car nous pouvons ainsi nous rendre compte qu’il ne suffit pas de regarder les hommes : il faut aussi savoir regarder au-delà de chaque homme, pour découvrir une dimension qui nous unit et nous concerne (CA 64, 1ss), une dignité ou une absence de dignité qui nous responsabilise et qui nous lie. Nous devons regarder au-delà de ce que nous voyons, et reconnaître, dans la douleur des hommes, la douleur du Christ.

Dans un monde dominé par le matérialisme et l’argent, où les moyens tendent à devenir des fins, les personnes courent le risque d’être instrumentalisées, d’être considérées comme l’instrument, et pas comme la fin, du processus technoscientifique. Face à cette situation, l’attitude franciscaine peut nous réveiller d’un sommeil profond. Il ne suffit pas d’organiser des débats sur l’écologie dans les écoles et les universités ; nous devons aussi prendre en considération l’être humain oublié (RB 4,2 ; RnB 8,3.7), plongé dans l’univers des possibilités et des déterminations. Si, pour Goya, le sommeil de la raison produit des monstres, nous pouvons dire que le sommeil de la sensibilité humaine produit des monstres tout aussi dangereux, sinon plus. Nous avons donc besoin de retrouver notre dimension ontologique, qui consiste à prendre soin de ceux qui souffrent (2Cel 22,2 ; 2Cel 85,8 ; RnB 8,3), et en situant l’humain au centre du processus écologique.

La reconquête de ce qui est humain peut vraiment représenter une nouvelle possibilité de rapport avec le milieu ambiant (Ad 1,19-20 ; 5,1 ; 1Cel 82,1 ; 3Cel 1,3). Le manque d’accès aux moyens de subsistance tels que le travail, ou le manque de qualification, font que les hommes et des femmes deviennent comme les lépreux au temps de François. Toutefois, la recherche croissante d’un esprit nouveau a beaucoup tempéré ces excès. C’est ainsi qu’a commencé à s’invertir la tendance qui donnait la priorité absolue à la richesse économique au détriment des personnes. Nous pourrions citer de nombreuses expériences réussies de progrès économique compatibles avec un développement durable dans tout notre continent, et en particulier au Brésil, où la pensée franciscaine est devenue la mystique de la reconstruction d’une nouvelle éthique, fondée sur une nouvelle optique.

La nudité de François (1Cel 15,1-3 ; 2Cel 194,1) devant une société et devant un père entièrement absorbés par leurs affaires, pris dans le filet de la productivité, nous fait penser à l’être humain rabaissé, profondément blessé dans son identité humaine, mais en même temps elle rouvre devant nous un chemin d’espérance. Parce que la culture est le résultat de ce que nous choisissons et de ce que nous comprenons.

Dans la façon d’être de saint François d’Assise, il y a une rupture radicale avec les arguties et les mécanisme qui asservissent l’homme : si nous voulons édifier une société nouvelle, nous devons nous débarrasser de nos vieux vêtements ; si nous voulons édifier une société nouvelle où l’agneau et le loup vivent ensemble en paix, nous devons changer notre façon d’agir. Devenir des hommes nouveaux de des femmes nouvelles, capables de donner naissance à une nouvelle façon d’affronter l’existence humaine.
Si, dans notre continent, nous voulons renforcer le sens de ce qui est humain et édifier une société nouvelle, une société d’hommes nouveaux, comme le dit saint Paul (Eph 2,11-22), nous devons rompre les chaînes qui lient et amoindrissent la grandeur humaine (RSC 6, 1).

Si d’un côté, nous ne devons pas réduire l’Évangile à une sorte de drapeau socialiste, de l’autre, devant l’attitude écologique de François, nous comprenons qu’aimer et servir l’Évangile en oubliant les exclus serait irrationnel du point de vue philosophique et hérétique du point de vue théologique.

En François, le ciel et la terre se rencontrent. Lorsque les idéaux évangéliques d’amour et de paix touchent l’humain, ils posent les fondements d’une certaine façon de penser, de célébrer, d’agir et de vivre qui, inévitablement, transforme la vie de la société, d’une manière ou d’une autre. Nous devons apprendre de François cette façon à la fois nouvelle et ancienne d’aimer davantage les autres que notre savoir. De sentir davantage la vie et ses liens, ses connexions.

À l’époque de saint François d’Assise, la lèpre était un motif d’exclusion et de mépris, même pour beaucoup de ceux qui déclaraient suivre l’Évangile. Par son baiser au lépreux (2Cel 9,9-11) et lorsqu’il parle d’eux (2EP 58,1ss), saint François nous apprend à voir au-delà de l’immanence.

Traiter l’écologie en tenant compte uniquement des animaux, des végétaux, des fleuves et des forêts n’a pas de sens. Nous devons partir de l’homme, élément central, intégrateur et responsable, qui est le plus directement concerné par l’entretien et le respect de l’écosystème, puisque sa qualité de vie dépend de son milieu ambiant.

François recommande à ses frères de ne pas posséder d’animaux (RnB 15,1) et il leur interdit de se déplacer à cheval (RnB 15,2). Il va même jusqu’à inverser la logique des rapports avec les animaux en disant que nous devrions nous mettre à leur service, au lieu de nous servir d’eux (SV 17).

Dans ses très nombreuses oeuvres sociales et communautaires, dans ses projets éducatifs, environnementaux, pastoraux, etc., la famille franciscaine présente, défend et promeut des perspectives plus humaines et solidaires, en contribuant au Nord comme au Sud, à l’Est comme à l’Ouest, à édifier une société plus pacifique, plus juste et plus fraternelle.

Soeur Margaret Carney, OSF, sert actuellement comme Présidente de l’Université Saint-Bonaventure. Dans le passé, Soeur Margaret a été Directrice de l’Institut franciscain et Doyenne des Études franciscaines. Elle a servi pendant huit ans comme Supérieure générale de sa Congrégation, et en 1982 elle a servi dans la Commission internationale chargée de rédiger le texte des Règles franciscaines pour le Troisième Ordre Régulier franciscain. Elle est bien connue dans le monde franciscain pour son dévouement aux choses franciscaines.

La mystique de la création, basés sur la spiritualité franciscaine, peut nous conduire à un développement durable, d’une façon nouvelle et sage. Et cela, en donnant à notre vie un sens plus riche et plus plein, à l’image de ce qu’exprime le Cantique de frère Soleil. En regardant tout homme et toute chose avec un profond sentiment de reconnaissance, et en nous laissant émerveiller.

Orientations bibliographiques

SAINT FRANÇOIS D’ASSISE, DOCUMENTS, textes sources rassemblés et présentés par les frères Théophile Desbonnet et Damien Vorreux. Nouvelle édition 2002 revue et corrigée, parue aux Éditions Franciscaines.

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Professeur au Centre universitaire franciscain et au Collège franciscain Sant’ Anna, Santa Maria, Rio Grande do Sul, Brésil.




La Congrégation Franciscaine Clarisse chez les pauvres du Kenya

« Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites »
(Mt 25,40).


Soeur Mello, FCC

Les débats et les décisions de la Synaxis générale qui s’est tenue durant l’année 1986 ont motivé les membres de notre Congrégation à se tourner vers les lieux les plus déshérités de la terre. Les paroles du Seigneur ont résonné dans le coeur de beaucoup de nos soeurs et les ont inspirées, animées, affermies, disposées à affronter tous les risques pour venir en aide aux plus démunis de leurs frères du Kenya.

En 1989, une petite graine de la Congrégation Franciscaine Clarisse a été plantée dans le sol de la paroisse de Mbiuni, diocèse de Machakos, au Kenya. Quatre soeurs ont commencé à répondre à un appel spécial à servir les populations du Kenya dans divers champs apostoliques. Cette petite graine a poussé très vite, et elle est en train de devenir un grand arbre qui étend ses branches jusqu’aux régions les plus reculées du Kenya. Actuellement, 48 religieuses professes (indiennes) et 7 religieuses novices (kenyanes) exercent diverses activités apostoliques dans 5 diocèses. Nous nous efforçons de répondre aux besoins des populations et de leur porter la Bonne Nouvelle libératrice du Seigneur à une grande échelle. Les lieux choisis par les religieuses de Congrégation Franciscaine Clarissse (F.C.C.)

La région où les religieuses ont été envoyées d’abord était une immense étendue désertique peuplée de bêtes sauvages. On n’y trouvait ni sources d’eau, ni électricité, ni moyens de transport permettant de se déplacer facilement. C’était vraiment un coin perdu. En général, les terres que l’ont trouve là-bas sont classées en désertiques ou semi désertiques. L’agriculture est la principale ressource, et les agriculteurs dépendent entièrement des chutes de pluie pour leur subsistance. Toute la région est recouverte de broussailles non défrichées et de platanes portant beaucoup de graines, que les habitants donnent à manger au bétail.
Tout cela n’a pas arrêté pas le service désintéressé et joyeux de nos soeurs. Impressionnés par le travail de ces religieuses, nombreux sont ceux qui leur adressent maintenant des « offres » valables pour étendre leur service ailleurs, en travaillant en faveur du développement intégral des populations. Des évêques d’autres diocèses continuent à demander notre présence dans leur paroisse. Aujourd’hui, les soeurs F.C.C. offrent leurs services dans les domaines suivants :

  1. éducation : donner un enseignement de qualité dès le primaire.
  2. santé : travail dans les dispensaires et les hôpitaux. Nos soeurs travaillent également dans des cliniques itinérantes pour les populations qui ont de la peine à se rendre dans les dispensaires ou les centres de santé.
  3. centres de réhabilitation pour handicapés physiques et mentaux.
  4. foyers pour orphelins et maisons d’accueil pour personnes âgées isolées ou rejetées par leurs enfants et leurs parents.
  5. réhabilitation des enfants des rues : la patience et la tolérance de nos soeurs à leur égard est louable.
Conditions socioéconomiques dans les lieux où est implantée la F.C.C.

Dans la plupart des cas, nos champs d’activité se situent dans les régions montagneuses et sous-développées du Kenya. À part quelques hommes d’affaires, les populations des alentours sont des agriculteurs très pauvres et marginalisés. Les gens souffrent beaucoup des mauvaises récoltes, et nombreux sont ceux présentant des maladies graves telles que le paludisme, la fièvre jaune, la tuberculose, et maintenant aussi le VIH/SIDA.

Les transports sont un problème majeur. Le moyen de transport habituel, dans les zones rurales, est la bicyclette ou le char à boeufs. Il n’existe pas de routes asphaltées dans les villages, mais uniquement des pistes en terre battue inondées durant la saison des pluies, ce qui les rend impraticables.

L’enseignement coûte très cher au Kenya. On y trouve des écoles publiques et des écoles privées, mais beaucoup d’enfants ne sont pas scolarisés et ne reçoivent donc pas une bonne instruction parce qu’ils doivent parcourir des kilomètres à pied pour aller à l’école. Depuis que le gouvernement a introduit l’enseignement primaire gratuit, davantage d’enfants vont à l’école, mais l’instruction n’y est pas toujours de bon niveau. Nombre de nos soeurs F.C.C. offrent bénévolement leurs services dans l’enseignement pour élever ce niveau. On nous a donné des parcelles de terrain dans les zones rurales pour y construire des écoles où sera donnée une instruction de bonne qualité. C’est une joie de voir les villageois illettrés et ignorants apprendre petit à petit et améliorer leur style de vie et leurs modèles de comportement.

Particularités locales et problèmes qui en résultent

La polygamie, qui est admise dans la culture locale, est bien souvent contraire à la dignité de la femme et du mariage. Il en résulte qu’un grand nombre de nouveaux-nés ne sont pas désirés ou sont laissés sans soins. Les plaies sociales liées à la vie familiale sont nombreuses. Polygamie, mères célibataires, divorces, mort prématurée des parents, grossesses précoces chez les écolières, remariages, tout cela crée beaucoup de problèmes pour les enfants, en particulier pour les orphelins et les enfants non désirés ou rejetés par la société.

Ces enfants souffrent beaucoup, non pas par leur faute, mais par la faute de leurs parents. Ils finissent par devenir une grave menace pour leur famille, pour la société et pour leur pays. Leur éducation étant négligée, ils sont exposés à toutes sortes de pratiques indésirables, aux maladies et aux mauvaises tendances telles que le vol, la boisson, la drogue, les viols, etc. Bref, leur croissance physique, émotionnelle, mentale, morale, spirituelle et culturelle est difficile et désespérée.

De nombreuses organisations sont à l’oeuvre pour soulager les souffrances de tous ces êtres négligés et pour améliorer autant que possible les conditions de vie des enfants défavorisés de ces régions. Notre Congrégation n’est pas en reste. Dans tous nos projets, notre premier souci est de promouvoir le développement socioéconomique de ces déshérités, en mettant à leur disposition de bonnes structures éducatives qui garantissent leur croissance et leur développement à tous les niveaux. Nous avons déjà ouvert des centres de réhabilitation où les enfants laissés sans soins, non désirés ou victimes d’abus, trouvent un environnement confortable, des soins de santé, un milieu favorable pour apprendre et les équipements nécessaires à une croissance et un développement harmonieux.

Nous n’oublions pas non plus les personnes âgées. Au cours de nos visites à domicile, nous avons pu constater la situation tragique de certaines familles. Nous avons vu de nos yeux des personnes âgées négligées et laissées sans soins chez elles. Nombreuses sont celles qui ont soif d’amour et de lumière. Notre maison pour personnes âgées accueille quelques femmes âgées.

Assistance médicale

Le paludisme est la maladie tropicale la plus répandue au Kenya. En outre, le nombre de séropositifs croît de jour en jour. Le gouvernement a lancé des campagnes de sensibilisation pour lutter contre cette grave maladie. Les financements internationaux se multiplient pour tenter de sauver les personnes atteintes par le VIH. Mais le taux de mortalité reste très élevé. L’argent n’est pas un problème pour nous pour venir en aide aux pauvres. Il suffit de s’adresser aux bons canaux pour la bonne cause.
Les centres de santé sont inaccessibles pour un grand nombre d’habitants des zones rurales. En outre, les médicaments et les traitements administrés dans les hôpitaux sont très onéreux. Nos dispensaires installés dans les zones rurales sont une vraie bénédiction pour beaucoup de personnes affligées où blessées de ces lieux déshérités. Les agences locales ou internationales sont prêtes à financer les organisations disposées à exercer un service bénévole en faveur des pauvres.

Conclusion

Dans l’esprit de notre père François et de notre mère Claire, et animées par la joie de nos mères fondatrices, nos soeurs travaillent avec enthousiasme dans ces divers champs d’apostolat. Pleines de zèle, elles entendent vivre aux côtés de ces personnes défavorisées et marginalisées, faibles et affligées, opprimées et dénuées de tout. Les prêtres et les autorités locales apprécient notre style de vie. Beaucoup veulent en savoir plus sur notre charisme. Ils ont compris que nous, religieuses F.C.C., ne servons pas les populations dans un but commercial, mais que nous avons d’autres motivations qui leur sont inconnues ou cachées. Nous espérons remplir notre mission à l’image du Seigneur Jésus Christ, qui a choisi le chemin des pauvres et des humbles, un chemin qui passe par la croix. Nous, les soeurs, sommes très heureuses de voir que les derniers de la société sont nombreux à profiter tout spécialement de nos humbles services. L’impact positif très fort sur le groupe auquel nous nous adressons nous donne la force d’étendre toujours davantage nos services.

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Soeur Mello, FCC, est membre de la Congrégation Franciscaine Clarisse du Kerala, Inde. Elle a été nommée par le Conseil général comme coordinatrice de la Congrégation en Afrique depuis 2000, après avoir servi pendant 15 ans comme missionnaire au Kenya. Auparavant, elle a enseigné dans un lycée, et elle a aussi prêté service comme Supérieure provinciale.




Collective Article-1

Importance de la Spiritualité Franciscaine dans l’avenir

Nouvelles manières de vivre (d’exprimer) la Spiritualité franciscaine

Soeur Maria Stella Carta, SSM

Le Seigneur nous donne de fêter le jubilée du 25e anniversaire de la promulgation de la Règle TOR : un temps de grâce, mais aussi de réflexion et de synthèse.
Notre désir de continuer à partager le charisme franciscain nous pousse à nous interroger sur l’importance de la spiritualité franciscaine dans l’avenir, et sur les modalités possibles pour la rendre encore plus visible et concrète. Autrement dit, à nous interroger sur l’avenir de notre spiritualité et sur les fondements sur lesquels elle reposera.
Conscients que notre charisme, et donc sa vitalité et sa pérennité, sont entre les mains du Seigneur, nous allons tenter de répondre à cette interrogation.

La Règle TOR pose le noyau fondamental et identifiant de toute notre spiritualité :
« La règle et vie des frères et des soeurs du Tiers Ordre Régulier de Saint François d’Assise est la suivante : observer le Saint Évangile de notre Seigneur Jésus Christ, en vivant dans l’obéissance, la pauvreté et la chasteté » (n. 1). Il n’existe sans doute pas de spiritualité plus simple (au sens étymologique du terme simplex = sans pli) que la spiritualité franciscaine, qui dès le départ se donne pour objectif d’observer le Saint Évangile. Tel est le coeur, le sommet, le sens et le but du charisme franciscain, qu’il est possible de vivre en tout temps et en tout lieu. C’est un don, et en même temps une tâche, que l’Esprit a confiée à François et à ceux qui l’ont suivi et le suivent aujourd’hui, un don en faveur de l’Église tout entière. La possibilité de cette observance est précisément ce qui nous permet de parler de l’importance de notre spiritualité, dans l’avenir immédiat et à plus long terme.

L’espérance nous incite donc à nous dire en vérité que la présence et l’importance de la spiritualité franciscaine dans l’Église et dans l’histoire seront intimement liées à notre amour et à notre fidélité à l’Évangile, à notre choix radical de l’Évangile in toto et sine glossa.

Que signifiait, pour François, observer le Saint Évangile, sinon se laisser transformer, dans le corps et l’esprit, en un alter Christus ? Il en est ainsi pour nous, qui partageons son charisme : cela signifie répondre à l’appel à nous conformer à notre Seigneur Jésus Christ, une transformation qui s’opère à travers la relation vitale et salvivique, pour nous et pour les autres, que nous avons avec le Ressuscité.

C’est dans cette observance que se développe et s’exprime notre fidélité à l’Église, qui se manifeste en particulier par notre amour pour les plus pauvres : « Les frères et les soeurs sont appelés à soigner les blessés, conforter ceux qui sont abattus et rappeler les égarés » (n. 30)
.
Cet amour du prochain est enchâssé dans notre amour pour l’Église : « Les frères et les soeurs promettent obéissance et révérence au Pape et à l’Église catholique […], promeuvent toujours l’unité et la communion avec tous les membres de la famille franciscaine » (n. 3) et « toujours soumis à la Sainte Église et fermes dans leur foi catholique, ils observent la pauvreté, l’humilité et le Saint Évangile de Notre Seigneur Jésus Christ » (n. 32). Probablement la fidélité à l’Église et l’amour des plus pauvres continueront à être les chemins privilégiés à travers lesquels viendront de nouvelles modalités pour vivre et exprimer notre spiritualité.

Parce que nous sommes des frères et des soeurs, c’est-à-dire des personnes appelées à édifier des relations de communion et de charité, nous pouvons soigner les blessés, conforter ceux qui sont abattus, et rappeler les égarés. Parce que nous sommes des franciscains, nous ne pouvons pas demeurer insensibles ou indifférents face à une humanité de plus en plus égarée, blessée, abattue, désorientée, qui a perdu le Chemin, n’est plus guidée par la Vérité, et méconnaît la valeur de la Vie. Ce « cri » nous interpelle et nous pousse à faire en sorte qu’à travers nous, beaucoup de frères et de soeurs puissent découvrir la possibilité d’une rencontre avec Dieu. Le chemin et les modalités de cette rencontre, c’est le Seigneur lui-même qui nous les a enseignés : c’est la logique de l’Incarnation, de l’amour qui nous pousse à partager et à prendre soin des autres. Alors que l’humanité est de plus en plus marquée par la logique de l’égoïsme et de l’individualisme, le charisme franciscain est appelé à trouver des modalités toujours plus authentiques de communion et de fidélité à l’Église. Et cela, nous devons le faire à partir de nos fraternités, en accueillant le souffle de l’Esprit, qui nous pousse toujours vers le bien de l’Église et des hommes.

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Sr Maria Stella Carta, SSM. Soeurs de la Sainte Mère de l’Addolorata du Tiers Ordre Régulier de Saint François d’Assise.





Collective Article-2

Tibor Kauser, OSF

« Nous voyons actuellement une image obscure dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai vraiment comme Dieu m’a connu. Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité »
(1 Cor 13, 12-13).

Regarder l’avenir... Personne ne peut savoir ce qu’une spiritualité sera demain. Toutefois, il y a quelques éléments importants que je voudrais souligner ici. Juste quelques brèves considérations :

Être un homme dans le monde, en vivant comme l’un des milliards d’enfants de Dieu, est le premier impératif de notre vocation. Je vous encourage tous à expérimenter, vivre et témoigner l’amour de Dieu qui nous a créés et qui nous accompagne de son amour paternel. Il est si simple de reconnaître que Dieu est un Père, et que nous les hommes, sommes des personnes uniques et sans pareilles. Chacun de nous doit reconnaître cette dignité, en être fier, et la respecter chez les autres.

Être un chrétien dans le monde signifie pour moi vivre la joie d’être racheté, et faire de mon mieux pour que les autres le sachent. En tant que baptisés, cette partie de notre vie est la première étape, le premier pas vers la vie éternelle. Dans cette perspective, rien ne doit être plus important pour nous en ce monde que de témoigner l’Évangile : par notre prière, notre travail, dans notre communauté.

Être un franciscain dans le monde paraît plus évident, puisque nous avons un père spirituel séraphique qui, par son exemple, nous a montré comment suivre les traces du Christ. Cependant, il y a toujours eu la tentation, pour nous franciscains, de suivre plutôt François. C’est sans doute à cela qu’il nous faudra être particulièrement attentifs dans l’avenir. Puisque le monde actuel ne cesse de s’éloigner de Dieu, nous devons être conscients de notre vocation, qui est orientée vers le Christ. Lorsque nous regardons François, nous devons nous souvenir que notre attention doit être concentrée sur le Christ, et que notre vocation franciscaine est un style de vie, un chemin, mais pas le but, un point de départ, mais pas un objectif. Comme l’a dit François : « Mes frères, commençons par aimer... ».

Tout cela est très bien, mais comment faire ? Comment répondre aux questions pressantes du monde actuel, tout en indiquant un chemin pour l’avenir ? Je vais tenter de partager avec vous quelques réflexions simples.

Penser globalement, agir localement. La tendance, dans le monde actuel, est bien différente, comme on peut le constater un peu partout : ce serait plutôt celle de penser localement et agir globalement. L’économie, la culture, et parfois même la religion semblent avoir oublié la personne, le bien de l’individu. Plus les politiques deviennent globales, plus les relations personnelles s’appauvrissent. Sans nier l’utilité des actions globales, nous réalisons mieux notre vocation en répondant aux besoins au niveau local. Nos petits pas sont l’obole de la veuve.

La pensée individualiste d’aujourd’hui distend les liens fraternels et sépare les hommes les uns des autres. Sans compter qu’elle sépare aussi les hommes de Dieu. C’est pourquoi la fraternité est si importante : les liens qui renforcent les relations entre les hommes renforcent aussi celles entre Dieu et l’homme. Et inversement : tout homme qui s’unit à Dieu par la prière et la contemplation devient un instrument de Dieu dans la vie fraternelle et les relations humaines.

La pensée libérale, le libéralisme revêt souvent les apparences de la liberté vis-à-vis de Dieu. La liberté est toujours la même, dit-on, mais l’est-elle vraiment ? La seule vraie liberté est celle des enfants de Dieu. Qui est au centre ? Le Seigneur ou moi ? Être libre signifie que j’accepte que ce soit Dieu qui me donne sa loi et son amour. Et pas, comme le dit le monde d’aujourd’hui : ta loi et ton amour. Au lieu de tourner en rond, Dieu me donne une perspective, un but, une direction. Au lieu d’un cul-de-sac, nous avons un chemin qu’il vaut la peine de suivre. Le seul qui mène vers l’avenir.

Le Concile Vatican II a encouragé les mouvements spirituels et les ordres religieux à redécouvrir les racines de leur spiritualité. Je vous invite moi aussi à considérer à quel point notre tradition est riche, et combien nous pouvons apprendre de nos prédécesseurs :

- de François, qui nous a fait découvrir que Dieu est notre père et que nous sommes tous ses enfants. Cette fraternité avec toutes les créatures est la garantie que nous avons un avenir.

- de Saint Bernardin de Sienne, qui oriente notre regard vers le nom de Jésus et nous aide à nous souvenir que notre foi, notre religion, a en son centre une Personne, et pas une simple théorie. Seule une personne peut aimer, et son amour dure pour toute l’éternité.

- de Sainte Élisabeth de Hongrie, qui dans tous les états de sa vie, s’est toujours montrée convaincue que Dieu n’abandonne jamais personne.
Apprendre du passé, vivre le présent, et regarder vers l’avenir. Ces trois regards peuvent inspirer notre action. Avançons au large.

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Tibor Kauser, OSF, vit en Hongrie. Depuis 18 ans, franciscain séculier. Il est architecte freelance.







Collective Article-3

Br. Xavier Anthony, CMSF

« Être en relation » est la meilleure réponse à la question : la spiritualité franciscaine a-t-elle encore quelque chose à nous dire aujourd’hui ? Et si oui, quoi ? Je voudrais développer ici le concept de relation. Les théologiens chrétiens soutiennent que toute la théologie chrétienne peut se résumer en un mot : « relation ». Celui qui est en relation avec Dieu est en état de grâce. Puisque la théologie chrétienne est une réflexion sur la foi, et que la foi est l’expression d’une relation profonde à Dieu, nous pouvons dire que la grâce est une relation. Saint François d’Assise était toujours en état de grâce, toujours en relation avec Dieu, avec les hommes et avec toute la création. À ce propos il convient de noter qu’il existe une grande différence entre « avoir une relation » et « être en relation », comme l’a bien montré Joanne Brazinski, OSF, dans son article : « Être franciscain, c’est être en relation ». Être en relation évoque la notion de présence, identité et existence de l’autre. Avoir une relation dénote plutôt une idée de possession, le désir de garder pour soi ou de s’attacher. Généralement, lorsque j’ai quelque chose, c’est pour mon usage personnel.

Dans le cas de saint François, cet « être en relation » était évident durant toute sa vie. Ses écrits, son exhortation à la louange de Dieu, ses admonitions, le Cantique des créatures, ses Règles, son testament et même ses biographies nous présentent clairement l’image d’un homme qui vivait une relation profonde avec Dieu. La paternité de Dieu et la fraternité (amour fraternel) de Jésus l’ont conduit à considérer tout l’univers comme une fraternité, et même comme une famille de frères et de soeurs. Les caractéristiques de la fraternité franciscaine, qui portent de nombreuses traces de cette notion de relation, nous permettent de mieux comprendre le concept de relation tel qu’il est vécu dans la fraternité franciscaine.

La fraternité franciscaine plonge ses racines dans la charité évangélique (RnB 9.13, RB 6, 10,1, Cel 38). La fraternité franciscaine comporte l’acceptation mutuelle, reprise également par sainte Claire dans sa communauté (C.Ass. 51, 1Test.). Le respect mutuel et la loyauté vis-à-vis de tous sont les traits distinctifs de la communauté franciscaine (Am 15, Rb 7). La serviabilité à l’égard de tous va de soi pour ceux qui ont renoncé à tout pour suivre le Seigneur. Ce renoncement total nous rend disponibles pour l’aide et la collaboration avec les autres. Le dicton : « La pauvreté unit, la richesse divise et éloigne » trouve sa place ici (RnB 9, 3, 2Cel 180). L’égalité totale, qui nécessite de se débarrasser de la distinction entre instruit et non instruit, entre mineur et majeur, entre érudit et ignorant, entre supérieur et inférieur, est une très belle expression de la fraternité franciscaine (2Cel 191). C’est pourquoi François nous dit que les supérieurs sont les serviteurs de tous (RnB 6,3). Le dialogue fraternel et la rencontre de l’autre en sont les autres caractéristiques principales, des caractéristiques que nous trouvons exprimées si abondamment dans la fraternité franciscaine. Celui qui écoute la parole de Dieu et qui la médite est en dialogue avec Dieu et avec les autres (1Cel 20, 30, RnB 18). Ce dialogue avec Dieu doit s’étendre aux hommes de toutes les croyances, religions et dénominations, et même aux créatures. C’est pourquoi la fraternité franciscaine est ouverte à tous : voleurs, brigands, amis ou étrangers, malades (lépreux) ou bien portants, pauvres ou riches (RnB 7, 15). Saint François recommandait instamment à ses frères d’être doux avec tous les hommes et de respecter chacun tel qu’il est, avec ses forces et ses faiblesses (RB 3,11-12). C’est pourquoi la fraternité franciscaine est ouverte à tous, même aux créatures (1Cel 60, 61, 77-79).

Vivre ces caractéristiques et instaurer une relation fraternelle avec ses frères, basée aussi sur l’Évangile (cf. Jn 15,12, Lc 6,27, Jn 17,21, Mt 18,22, Mt 5,41), est la façon la meilleure – et peut-être aussi la façon nouvelle – de vivre la spiritualité franciscaine. Incarner ces valeurs franciscaines dans notre vie fera sûrement de nous de vrais franciscains, et les vivre de telle sorte que tout le peuple de Dieu puisse les voir et les expérimenter dissipera les doutes quant à l’importance de la spiritualité franciscaine. À l’ère nucléaire, nous avons les connaissances nécessaires pour faire sauter l’humanité, mais pas pour rassembler les hommes ! Rassembler les morceaux cassés de l’humanité, tel est le but de la spiritualité, et en particulier de la spiritualité franciscaine.

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Br Xavier Antony, CMSF, est étudiant en dernière année de licence en spiritualité franciscaine à l’Université Pontificale Antonianum, à Rome. Il appartient à la Congrégation des Frères Missionnaires Franciscains, fondée en 1901 pour le développement de l’Inde. Formateur chevronné, il prête service depuis plusieurs années dans les maisons de formation de sa congrégation.














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