Publication Dénommé
PROPOSITUM
Vol. 11 - No. 1 - Juin 2008

Période
Juin

 


Année
2008

Volume
11

 


Nombre
1


Éditorial

La Relation avec Dieu comme Fondement de la Fraternité
P. Michael J. Higgins, TOR

“Le Seigneur m’a Donné des Frères …” (Test 14)
Soeur Rossana Villablanca, OSF

Fraternité Franciscaine Ouverte à Tous
Soeur Daria Koottiyaniyil, FCC

La Fraternité Franciscaine : Une Communion de Diversités
Soeur Mary Elizabeth Imler, OSF

Fraternité – Une Perspective Franciscaine Séculière
Joan Geiger, SFO

La Fraternité Franciscaine - Un Déf
P. Andreas Müller, OFM








Les frères et les soeurs loueront le Seigneur, roi du ciel et de la terre, avec toutes les créatures et lui rendront graces.
(Regle TOR, 10)





 

Éditorial

“A cause du Seigneur, les frères et les soeurs s’aimeront mutuellement comme dit le Seigneur : “Ceci est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés” (Règle du TOR 7:23)

Ce numéro de Propositum attire notre attention sur le thème de la Fraternité franciscaine. De leurs différents points de vue, les auteurs traitent la question suivante : comment peut-on vivre la fraternité franciscaine aujourd’hui dans un monde où la paix est troublée de si nombreuses manières. La vision que François avait de la Fraternité a été un défi pour lui et demeure un défi pour nous à notre époque.

Voici six articles sur différents aspects de la Fraternité franciscaine. Le père Michael J. Higgins, TOR, analyse la vision de saint François concernant les deux grandes questions du débat théologique chrétien à travers les siècles: Qui est Dieu? Et quelle est la bonne réponse de l’homme à Dieu? La soeur Rossana, OSF, précise que la Fraternité est un don de Dieu, et que l’initiative divine absolue est visible dans un coeur disponible, un coeur prêt et ouvert. L’article de la soeur Daria Koottiyaniyil, FCC, porte sur la vision de François d’une Fraternité englobant tout. Le bienheureux François a vu la bonté de Dieu se refléter non seulement sur son âme, mais sur la création tout entière. Selon la soeur Mary Elizabeth Imler, OSF, la vie franciscaine est une communion basée non seulement sur une structure ou un fonctionnement, mais aussi sur des relations. Joan Geiger, OSF, partage son expérience de Fraternité aux niveaux local, régional, national et international dans une perspective franciscaine séculière. Le père Andreas Muller, OFM, dans son article “La Fraternité franciscaine: un défi” souligne le besoin d’un tournant révolutionnaire dans la société et dans l’église, comme à l’époque de saint François, afin d’établir la Fraternité franciscaine aujourd’hui. Mes remerciements les plus sincères à tous les collaborateurs.

Sister Daria Koottiyaniel, FCC



La Relation avec Dieu comme Fondement de la Fraternité

P. Michael J. Higgins, TOR

Introduction

Dans cette brève réflexion, j’examinerai la vision que saint François avait des deux questions majeures qui ont fait l’objet du débat théologique chrétien au fil des siècles:

Qui est Dieu?
Quelle est la bonne réponse de l’homme à Dieu?


Il est important de ne pas oublier que François n’était pas un théologien : il n’a pas laissé un exposé systématique sur les questions théologiques urgentes de son époque, et il n’a pas non plus élaboré sciemment un paradigme théologique, ni un modèle d’enquête théologique. Il n’a pas essayé de construire un système théologique visant à expliquer la divinité. Tout cela manque dans la réalité divine qui a fait irruption dans la vie de François, y participant de façon personnelle et concernée, avec une puissance dynamique et avec clarté.

Selon François, Dieu est le Créateur, le Rédempteur et le Sanctificateur immanent qui l’a aimé (lui et toutes les personnes) et qui a voulu participer activement à sa vie. Il a toujours écrit et parlé d’une relation profondément personnelle et mystique avec un Dieu d’amour. Cela est particulièrement évident dans ses Louanges à Dieu, dans lesquelles François décline les verbes à la deuxième personne du singulier, en employant la forme familière du tutoiement en latin: “Tu es sanctus Dominus Deus solus, qui facis mirabilia” - “Tu es le seul Saint, Seigneur Dieu, toi qui fais des merveilles” (LD 1).Dans la traduction anglaise, on perd cette distinction, mais elle est importante car François a prié comme un enfant qui parle à sa mère ou à son père, comme Jésus l’aurait fait. Il est évident que ce qui l’intéressait, ce n’était pas le Dieu des philosophes ou des théologiens, mais le Dieu qui avait touché sa vie : le Dieu de la Révélation et du Verbe qui s’est manifesté à l’humanité tout au long de l’histoire, plus particulièrement en Jésus-Christ. Tel est le Dieu dont François a fait l’expérience : le Dieu qui l’aimait et qui s’intéressait à sa vie, le Dieu qui l’avait invité à avoir une relation personnelle avec Lui et à aimer réellement ses frères et soeurs.

Qui est Dieu?

Ces dernières années, la question de savoir s’il est correct d’employer le titre “Père” pour Dieu a été fortement débattue, et a été soulevée en particulier par la critique féminine et par le mouvement visant à l’emploi d’un vocabulaire plus inclusif dans le débat théologique et en matière de spiritualité. Il est toutefois important de considérer les personnages historiques en tant que tels et dans le contexte de vie dans lequel ils ont été formés et ont évolué. Saint François était un italien du 13ème siècle, venant d’une petite ville sur les collines de l’Ombrie. Dans la culture de l’époque, la famille occupait une place importante. L’unité familiale aidait à former la perception de soi, à avoir une place dans la société et, étant données les conditions de vie très difficiles, elle assurait le soutien et l’entraide. En rompant le rapport avec son père, Pietro, et en se plaçant sous la protection de l’Eglise, François s’écarta de cette source que la société de son époque considérait comme fondamentale pour la vie, la sécurité et le bonheur. Les maintes fois où François a écrit sur les relations et l’identité montrent que le désir d’avoir un lien familial ne l’a jamais abandonné. Après la séparation de sa famille terrestre, marquée par la scène crue devant l’évêque d’Assise, le Saint s’attacha à Dieu. Dieu le Très-Haut, le Très Bon devint son père, Jésus devint son frère et il considéra toute la création comme faisant partie de sa nouvelle famille élargie.

François a découvert et vécu une nouvelle dimension de la bonté de Dieu qui peut s’exprimer au mieux en termes de paternité. Il a vécu l’expérience de Dieu comme étant son père, le père de ses disciples, et non pas comme un être distant et indifférent. Cette expérience intime et profondément personnelle l’a aidé à orienter à nouveau sa vie tout entière. Dans ses écrits, le Saint se réfère à Dieu en l’appelant Père quatre-vingt-neuf fois! La paternité de Dieu a été vécue ou du moins déclarée par le Saint comme le début de son expérience de conversion lors de la scène dramatique devant l’évêque d’Assise. A ce moment-là, François se déshabilla, rendit tous ses biens terrestres à son père et déclara publiquement, “désormais je peux dire ‘Notre Père qui es aux cieux’ puisque c’est à Lui que j’ai confié mon trésor et donné ma foi” (LM II:4). Plus tard, durant son voyage spirituel, il dira à ses compagnons ce que Jésus a dit à ses propres disciples: “n’appelez personne sur la terre votre père, vous n’avez qu’un Père aux cieux” (1Reg XXII: 34).

Le terme “père” souligne l’intimité particulière que, selon François, Dieu veut avoir avec tous. Comme il l’explique dans la Première Exhortation aux frères et aux soeurs qui font pénitence, heureux sont ceux qui font pénitence : ceux qui font pénitence en aimant Dieu, en aimant son prochain, en recevant l’Eucharistie, en haïssant le péché, et en faisant de dignes fruits de pénitence, car

... l’Esprit du Seigneur reposera sur eux et il établira chez eux son habitation et sa demeure. Ils sont fils du Père céleste, dont ils accomplissent les oeuvres ; ils sont les époux, les frères et les mères de notre Seigneur Jésus Christ. (1LFid 5-7)

A maintes reprises, François a élargi son appel personnel à Dieu en ajoutant les termes “Père saint,” “mon Père,” et “Père très saint.”

Dès que lui et ses premiers compagnons reçoivent l’approbation verbale de vivre et de prêcher la pénitence, François demande à ses disciples, quand ils prient, de réciter simplement le Notre Père et ensuite louer le Christ. Plus tard, quand la fraternité adoptera le bréviaire romain qui devient normatif pour les frères, le Saint prescrit le Credo et fixe le nombre de Notre Père que les frères ne pouvant pas lire doivent réciter à divers moments (cf. 1Reg III:9-10). Il a aussi invité tous les fidèles à s’unir en récitant cette prière:

Aimons donc Dieu et adorons-le d'un coeur et d'un esprit purs, car c'est là ce qu'il requiert par-dessus tout quand il dit: Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité... Adressons-lui louanges et prières jour et nuit en disant: Notre Père qui es aux cieux! car il nous faut toujours prier et ne cesser jamais. (2LFid 19-21)

Profondément touché par l’amour merveilleux de Dieu et rempli d’un immense amour, François a résumé sa gratitude ainsi:

Oh, qu’il est glorieux et saint et grand d'avoir un Père dans les cieux! Oh, qu'il est saint et beau, magnifique et admirable, d'avoir dans les cieux un Epoux! Oh, que c'est chose sainte et chère, plaisante et humble, apaisante et douce, aimable et désirable plus que tout, d'avoir un tel frère et un tel fils: notre Seigneur Jésus Christ. (2LFid 55-56)
Son expérience de Dieu comme Père a profondément influencé la façon dont François se réfère à Dieu, se voyant comme un enfant de Dieu, et sa relation avec ses frères et soeurs et la création tout entière. Le Cantique des Créatures, en est, bien sûr, le témoignage le plus évident.

Pour François, l’amour divin de Dieu trouve sa plus haute expression dans le don stupéfiant de l’Incarnation. Il souligne souvent que l’amour de Dieu se manifeste dans la mortification ou l’effacement de soi que le Christ vit au cours de cet événement. Il déclare qu’il faut louer Dieu le Seul qui a créé toutes les choses “spirituelles et corporelles et, tu nous a faits à ton image et ressemblance, tu nous a placés dans le paradis”(1Reg XXIII: 1). Quand les hommes et les femmes sont tombés dans le péché, ce Dieu d’amour a “fait naître (son Fils), vrai Dieu et vrai homme” (1Reg XIII: 3) pour notre rédemption. Le Fils alors “s'abaisse, exactement comme à l'heure où, quittant son palais royal, il s'est incarné dans le sein de la Vierge” (Adm I:16) dans le pain et le vin sacrés de l’Eucharistie. Cet acte continu du Christ qui s’efface a un impact si profond sur François que souvent il ne peut penser qu’à cela. Le fait que le Christ ait pris de la Vierge Marie la chair de l’humanité et la fragilité humaine et qu’il soit devenu homme – et qu’Il continue de le faire à chaque fois que l’Eucharistie est célébrée – a surpris et réjoui le Saint d’Assise.

En raison de la dévotion intense que François a pour Jésus, la spiritualité franciscaine a souvent été décrite comme profondément christocentrique, c’est-à-dire fondée sur la personne et l’exemple de Jésus-Christ plus que sur tout autre chose. François a rencontré en Jésus l’expression la plus complète de la volonté de Dieu d’aller à la rencontre de toutes les femmes et tous les hommes et d’entrer en relation avec eux. Selon François, les moments clé de cette irruption divine sont marqués par l’Incarnation, la Passion et l’Eucharistie - ou, comme certains disent, la Crèche, la Croix et le Calice. “Pour représenter l’humilité, la pauvreté avec laquelle le Verbe divin a accepté de s’incarner, aucune image n’est aussi forte que l’impuissance de l’enfance, la vulnérabilité de la crucifixion et le silence de l’Eucharistie.”1

Une fois de plus, ces éléments du pouvoir salvifique de Dieu ont été vécus par François d’abord d’une façon très personnelle. Il voit en Christ, un modèle d’amour fidèle et d’adhérence à la volonté de Dieu, le paradigme par excellence montrant que la pauvreté et l’obéissance sont les expressions d’une relation d’amour avec l’amour divin. Dieu avait touché sa vie d’une façon si profonde qu’il désirait ardemment vivre comme le Christ et devenir ainsi un fils digne d’un “Père si noble.” La création de la première crèche à Greccio, l’amour intense pour l’Eucharistie, les événements mystiques d’une retraite solitaire sur La Verna et la réception des stigmates sont autant de témoignages de l’immense dévotion que François vouait au Christ. Cependant, les faits ordinaires de la vie du Saint nous donnent une idée plus profonde encore de sa spiritualité.

Plusieurs histoires dans les premières biographies montrent clairement que François se distinguen de ceux qui se laissent inspirer par un superbe coucher de soleil par le fait que lui trouve la beauté et le sens dans les aspects du monde physique les moins plaisants d’un point de vue esthétique. Un ver signifie le Christ parce que dans le Psaume 22, David, ancêtre et préfiguration du Christ, proclame, “Moi, ver et non pas homme.” Chez un lépreux, François découvre l’image du Christ dans le Chant du Serviteur souffrant d’Isaïe. Quand François voit sur le sol deux bâtons croisés, il est mené à méditer sur le Christ et sa croix.2


Le don de François, qui est si bien exprimé dans ce passage, consiste à pouvoir voir différemment grâce à son expérience du Christ et de l’amour de Dieu. Quand on a une relation attentive avec Dieu, le Mystère de tout ce qui est, la création tout entière est vue comme imprégnée de la présence même de la divinité. Chacun est vu comme un frère ou une soeur participant à la fraternité de la création.

Quelle est la bonne réponse de l’homme à Dieu?


L’exemple et le défi que François a légué à ses disciples indiquent très clairement qu’une relation intime avec Dieu est indispensable pour une vie humaine intégrale. Cela souligne une idée que nombreux mystiques et saints ont souvent exprimée: les hommes et les femmes trouvent leur propre identité seulement dans un rapport, ou une amitié, mutuel et continu avec le Créateur de tous. Cette conviction a conduit François à affirmer dans l’Admonition XX qu’une personne est celui ou celle qui est devant Dieu, sans plus. La relation avec le Divin pousse ensuite les hommes et les femmes à entrer dans des relations d’amour et d’attention aux autres. L’amour et la relation avec Dieu, d’une part, l’ouverture à la relation avec d’autres, de l’autre sont deux éléments non négociables de la vie fraternelle et constituent le fondement de toute fraternité franciscaine.

Le principe fondamentale est que Dieu a créé les femmes et les hommes pour qu’ils vivent en relation: en relation les uns avec les autres et avec la plénitude divine, la Trinité. Dieu est donc le Créateur divin et les hommes et les femmes sont des créatures. C’est précisément dans la créaturalité que François voit la grandeur et la dignité de l’humanité. De l’expérience de François est née l’idée que la sainteté découle du fait d’embrasser pleinement la condition humaine dans toutes ses dimensions. La spiritualité franciscaine n’est pas une fuite du monde ou de sa propre humanité, mais plutôt un engagement actif et une participation à ceux-là.

La réponse de François à la question quelle est la bonne réponse de l’homme à Dieu est parfaitement résumée dans le premier verset de la première Exhortation. C’est un simple appel à toutes les personnes à “aimer le Seigneur de tout son coeur, de toute son âme, avec toute sa force et à aimer ses prochains comme soi-même” (1LFid 1). Cette phrase reprend l’enseignement du Christ sur les deux grands commandements (Mt 12:20) et souligne que la relation et l’amour, éléments essentiels de la fraternité, sont les fondements premiers de la spiritualité chrétienne.

ENDNOTES

1. Eric Doyle, “St. Francis of Assisi and the Christocentric Character of Franciscan Life and Doctrine,” dans Kenan Osborne, éd., Franciscan Christology (St. Bonaventure, N.Y.: The Franciscan Institute of St. Bonaventure University, 1980) 10.

2. William R. Cook. Francis of Assisi (Wilmington, Delaware: Michael Glazier, 1989) 54-55.


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Le père Michael J. Higgins, TOR, est actuellement Ministre général des frères du Tiers-Ordre régulier et réside auprès de la basilique des saints Cosme et Damien à Rome. Il avait été précédemment Assistant spirituel général de l’OSF pendant six ans et Directeur des novices pour la Province du Sacred Heart aux Etats-Unis pendant huit ans. Il est titulaire d’un doctorat de l’Antonianum et a enseigné la spiritualité franciscaine à l’Université Saint François à Lorette, en Pennsylvanie, et à l’Université franciscaine de Steubenville, dans l’Ohio..




Le Seigneur m’a Donné des Frères (Test 14)

Soeur Rossana Villablanca , OSF

Contrairement à d’autres figures du Christianisme, François d’Assise ne fut pas un grand écrivain. Sa vie tout entière fut un message, un appel prophétique à ancrer l’Eglise dans la vie de l’Evangile.

Le Testament est l’un de ses écrits (certainement rédigé non pas par lui, mais par ses contemporains) qui révèle davantage sa profondeur et sa richesse spirituelle. Dans le Testament, on trouve la révision de vie de François et on découvre en même temps qu’il essaya d’être fidèle aux valeurs de l’Evangile en suivant un projet de vie, fondé sur les valeurs du Royaume que nous sommes invités à vivre.

“Après que le Seigneur m'eut donné des frères, personne ne me montra ce que je devais faire, mais le Très-Haut lui-même me révéla que je devais vivre selon le saint Évangile” (Test. 14). Ce paragraphe atteste sans aucun doute l’origine de la fraternité comme don de Dieu, en soulignant l’initiative divine absolue dans un coeur disponible. Chaque frère est un don de Dieu, et c’est pour cela que nous devons nous occuper de lui, le respecter pour ce qu’il est : un présent de Dieu.

A chaque minute, à chaque seconde de sa vie, François a vécu en cherchant Sa volonté, il a eu comme unique guide le Seigneur lui-même, comme il l’affirme à plusieurs reprises:
“Personne ne me montra ce que je devais faire, mais le Très-Haut…”. Il ne laisse donc aucun doute quant au fait que la fraternité a son origine en Dieu et que Dieu lui-même la dirige. Chaque frère est donc sacré. C’est ce que François a éprouvé et vécu; et il répétait sans cesse: “Je ne cherche rien d’autre que faire la volonté de Notre Seigneur: c’est-à-dire vivre selon le Saint Evangile”. François ne désirait pas un nouvel ordre religieux, comme l’indiquent les écrits de grands biographes du Saint, il voulait seulement suivre le Christ tel qu’il se révéla dans l’Evangile.

En réfléchissant sur le n.14 du Testament, certains ne le trouveront probablement pas très original puisque les grands saints de son époque vécurent eux aussi selon l’Evangile ; or, sa singularité consiste dans le fait d’avoir voulu vivre tout cela au sein de l’Eglise. Nous connaissons bien le contexte historique et les structures sociales dans lesquels a vécu François: tout cela représentait un grand défi. En affirmant: “Le Seigneur m’a donné des frères”… François nous indique le passage de l’expérience personnelle à l’expérience fraternelle. Il ne chercha pas des adeptes ou des disciples, mais des frères donnés par Dieu.

Ce fragment est certainement un témoignage de la façon dont François et ses disciples ont vécu. Il contient l’origine de la fraternité qui vit le jour grâce à la présence des frères. Seul le Seigneur peut indiquer le chemin à suivre, c’est-à-dire vivre selon le saint Evangile.

Les frères sont un don de Dieu, certes, comme nous l’avons déjà dit au début de cet article ; François ne les a pas cherchés, il les a reçus, et ce fait marque la nature même de sa spiritualité dans la fraternité, et marque aussi une différence énorme par rapport à la vie religieuse monacale de son époque.

En effet, il s’agissait de vivre l’Evangile selon la forme apostolique.

L’expérience de vie de François est entièrement là, dans la fraternité, don gratuit de Dieu; et la vie selon l’Evangile suppose la réalisation du projet de vie selon l’esprit des béatitudes qu’il vécut lui-même en plénitude.

Ce projet de vie selon l’esprit des béatitudes (Mt, 5) recèle toute une règle de vie. François a su découvrir l’essentiel de ce discours, il s’est senti interpellé au point de ne rien vouloir faire d’autre que vivre selon l’Evangile. Dans les béatitudes, il a trouvé la lumière, l’essence de chaque croyant, et s’est acheminé vers ce projet de vie en se sentant pauvre face à Dieu. Dans ce projet, il a reconnu le primat de Dieu, qui est le Créateur ; il a reconnu sa minorité devant Dieu, sa petitesse, son humilité, sa réalité.

Comme François a vécu l’expérience de la miséricorde de Dieu, de même nous devons être miséricordieux avec nos frères et soeurs. Cette expérience vécue le pousse à être porteur de paix, à dénoncer toute forme d’injustice, qui détruit la vie fraternelle. De l’esprit des béatitudes est issue la dynamique qui vivifie la fraternité et en fait le lieu parfait pour la croissance humaine et spirituelle de tous les frères. La communion et l’échange de dons de l’Esprit et la gratuité du rapport avec Dieu pour le don du frère sont au coeur de la fraternité et la source des relations interpersonnelles. Grâce à ce nouveau regard sur la fraternité, il a constitué une nouvelle forme de vie évangélique et a donné une nouvelle vision du monde. Son regard et celui de ses disciples sont devenus plus humains, ils ont compris, grâce à l’expérience que, les personnes et les choses sont des créatures de Dieu, qu’elles sont un grand don et qu’elles sont dignes d’amitié, de fraternité ; de cette vision est née l’union commune authentique (communion). François a prouvé qu’une fraternité authentique est le lieu qui engendre la nouvelle vie en Christ.

Le vécu personnel de François d’Assise se constitue dans le vécu d’un groupe, en faisant naître ainsi la fraternité franciscaine, qui place l’Evangile au centre de toute forme de vie. Nous sommes appelés à vivre une spiritualité christocentrique, le Christ dans l’Evangile, le Christ dans l’Eucharistie et le Christ dans tous nos frères et soeurs, ce qui sans aucun doute représente aujourd’hui encore un défi pour nous.

L’ouverture de François à l’Esprit et sa fidélité à l’Evangile comme projet de vie réalisable est sans conteste l’un des grands défis pour nous aujourd’hui. Nous vivons dans un monde mondialisé et individualiste; le père Giacomo Bini OFM (ancien ministre général) signalait dans sa lettre de l’an 2000 à l’Ordre : “Le message franciscain de la fraternité universelle est une invitation au respect, à la “réconciliation de ce qui est différent”, à la recherche de communion, et se présente avec toute sa force comme parole d’espérance et comme valeur évangélique à ce moment précis où l’on ressent le pouvoir destructeur de l’individualisme”, parce que nous vivons dans un monde qui accomplit des progrès vertigineux et où la vie fraternelle devient de plus en plus difficile. Il nous interpelle aujourd’hui, il nous interpellera demain, nous qui voulons et qui cherchons dans la vie fraternelle un lieu vivant centré sur les valeurs du Royaume, où l’on essaie d’être un signe de la nouvelle vie en Christ, ayant comme base le commandement de l’amour: “Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés”, en vivant dans la fraternité et dans l’humilité, telle est la minorité, et c’est ainsi que nous serons une fraternité franciscaine authentique.

Aujourd’hui, les besoins de notre Eglise sont nombreux et divers, mais le besoin d’offrir au monde une réponse authentique à sa soif de spiritualité, à sa soif de transcendance est l’un des plus urgents et des plus importants, et en tant que disciples de François nous devons en être conscients. Alors, actualisons les paroles de François, révisons nos fraternités, posons-nous la question s’il existe des espaces de rencontre au sein desquels nous donnons et recevons de l’amour, nous axons nos relations fraternelles sur le commandement de l’amour, et si nous pouvons affirmer que nos fraternités sont un signe de la nouvelle vie en Christ. Nous pouvons nous poser aussi d’autres questions: Nos fraternités, sont-elles évangéliques ou apostoliques? Nos fraternités, continuent-elles à être à l’écoute de la Parole de Dieu? Nous laissons-nous interpeller par François et par l’esprit qui animait ses disciples? Nos fraternités, sont-elles encore significatives pour les personnes et les communautés de chrétiens qui nous entourent?

Aujourd’hui, le crucifix de saint Damien nous interpelle encore. Avec François, posons la question: “Seigneur, que veux-tu que je fasse?” et c’est ainsi que nous pouvons interpréter les paroles du Christ: “Va et répare mon Eglise”.

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La soeur Rossana Villablanca Escobar, OSF, est actuellement membre du Conseil général des School Sisters of St. Francis, dont le siège est à Rome. Elle est née à Vina del Mar, au Chili. Elle est titulaire d’une maîtrise ès sociologie. La soeur Rossana a enseigné dans des écoles au Chili et a pris part à des cours de formation continue.




Fraternité Franciscaine: Ouverte à Tous

Soeur Daria Koottiyaniyil FCC

Introduction

Le monde d’aujourd’hui est fortement troublé par l’absence d’harmonie et d’intégrité dans la vie. Nous nous sommes rendus compte que notre pouvoir créatif est utilisé plus pour détruire que pour construire. Dans un monde où règnent la technologie et le matérialisme, où les relations humaines sont menacées par des organisations et des structures impersonnelles, aujourd’hui plus que jamais il est crucial de raviver la flamme de l’amour. “A ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples: si vous avez de l’amour les uns pour les autres”(Jn 13:35). Ce contexte de fraternité que François a embrassé au Moyen Age est bien fondé aujourd’hui. Il va au-delà de toutes les frontières nationales. Il a cherché un nouveau mode de vie, à travers une sensibilité nouvelle à l’égard de ses semblables, ce qui l’a conduit à embrasser les blessures d’un lépreux, à s’identifier avec les mendiants, à devenir ami avec les personnes d’autres religions, à unir les autorités civiles et religieuses d’Assise qui étaient en conflit et à accepter toutes les créatures comme ‘frères et soeurs’ nés du même amour créatif.

La fraternité de François s’ouvre à tous en défiant l’ambition, l’individualisme, l’impersonnalisme et l’autoritarisme de la société de son époque. C’est précisément dans le contexte de la pauvreté que François découvre la question de la fraternité. Il se rend compte qu’il pourra être un frère pour les majores comme pour les minores seulement s’il franchit les limites de sécurité de sa maison jusqu’à la ‘place du marché’. Quand François parle du mystère profond de la fraternité et de l’unité, il indique toujours le Christ, notre frère qui a donné la vie pour son troupeau et prié le Père pour nous. Sa relation personnelle avec Jésus l’a conduit à maintenir la solidarité avec tous les êtres créés. Totalement plongé dans l’amour de Dieu, François le bienheureux vit la bonté de Dieu qui se reflète non seulement dans son âme, mais en chaque créature quelle qu’elle soit.

La fraternité ouverte à tous les êtres humains

Dans les écrits de François, le terme frère (frater) est le plus employé. En fait, il le cite 242 fois. Le terme “frères” est sans cesse répété dans les deux Règles et dans le Testament, souvent associé à des adjectifs très affectueux: mes frères, mes frères bénis, mes frères bien-aimés. “Son attention et sa tendresse étaient si intenses qu’il aimait comme la “mère la plus aimée”(2C 137). Le pape Paul VI a dit: “La capacité de découvrir un frère en chaque homme, indépendamment de ses origines, de son état, de sa condition ou de ses mérites, est un trait marquant et essentiel de l’enseignement évangélique”1. Un sens d’égalité imprègne sa fraternité. François a rejeté le plus possible toute hiérarchie ou tout autoritarisme dans sa fraternité afin de garder le sens d’unité et d’égalité parmi les frères.

Dans ses écrits, il se décrit comme le “petit frère François, ton serviteur” (Test 41). Dans la Lettre aux fidèles, il se présente comme “le serviteur de tous,” qui souhaite “servir tous” (2LFid 2). Frères, François ne les appelle jamais serviteurs, mais toujours frères. Parmi les frères, il ne peut pas y avoir de mineurs car cela minerait l’identité même du groupe fraternel. Or François se décrit lui-même comme un serviteur de Dieu et de ses frères. Dans son humilité, il a su voir que tous sont égaux et se considérer lui-même comme “un homme inutile et une créature indigne de Dieu Seigneur” (LOrd 3:4). Thomas de Celano présente un portrait idéal de la première fraternité:

Il y avait des étreintes chastes, une affection merveilleuse, un baiser saint, une douce conversation, un rire modeste, des regards joyeux, un oeil limpide, un esprit souple, une langue pacifique, une réponse conciliante, un seul but ….. Ainsi, où qu’ils soient, ils étaient en sécurité. Aucune crainte ne les dérangeait, aucune préoccupation ne les distrayait, ils attendaient le jour suivant sans souci …. Souvent raillés, insultés, déshabillés, frappés, liés, emprisonnés, sans se défendre eux-mêmes et sans aucune protection, ils supportaient tous ces mauvais traitements avec un tel courage que de leur bouche ne sortait que le son des louanges et des actions de grâce. Jamais ou presque ils ne cessaient de prier et de louer Dieu (1C 38-41).


François considère chaque être humain, même le plus petit et le plus marginal, comme une remembrance spéciale de Dieu, son don ineffable, son icône bien-aimée. Dans la vision de François, chaque créature est un ouvrage personnel de Dieu. Chacun a donc le devoir de respecter l’autre. Dans sa première Règle, François dit: “quiconque aille à eux, ami ou ennemi, voleur ou brigand devra être reçu avec gentillesse” (1Reg V11.14). Il dit aussi: “Les frères devront se respecter l’un l’autre spirituellement et attentivement et rendre honneur l’un à l’autre sans se plaindre” (1Reg V11.15).

Il insiste que ses frères devraient en particulier suivre le Seigneur Jésus dans leur vie. Ils devraient faire un travail manuel, mener une vie de pauvreté, n’être qu’un avec la classe ouvrière et les secteurs les plus pauvres de la société (cf. 1Reg c.7; 2Reg c.5). Il enseigne que créer une relation forte et permanente entre les personnes est un moyen très puissant. “Car ces valeurs de dignité, de communion fraternelle et de liberté, tous ces fruits excellents de notre nature et de notre industrie, que nous aurons propagés sur terre … nous les retrouverons plus tard” (cf. GS 39:2).

“Les frères chrétiens”, c’est ainsi que François appelait les lépreux. “Ma pénitence sera celle de manger avec mes frères chrétiens dans la même assiette”(LP 22). Malgré sa répugnance naturelle pour eux, “il se rendit là où habitaient les lépreux, et après avoir donné à chacun d’entre eux de l’argent, il embrassa leur main et leur bouche. Ainsi, il transforma l’amer en douceur” (2C 9). Les contacts de saint François avec les pauvres et les lépreux a humanisé la misère, donné aux pauvres le sens de leur dignité humaine. François a créé une fraternité de frères ouverts au monde des pauvres.

L’approche pacifique de François aux autres religions est admirable. Il nous donne un exemple de relation qui est particulièrement pertinent aujourd’hui et qui montre comment il voudrait être un ‘frère’ pour tous. La treizième année de sa conversion (1219), François partit en Syrie afin de prêcher aux musulmans. A cette époque, de grandes batailles cruelles entre chrétiens et musulmans faisaient rage. Il essaya d’amener les militaires et le cardinal Pelagio Galvan, chef de l’armée, à déclarer un armistice et accepter la paix proposée par le Sultan. Or, les pouvoirs politiques chrétiens ne pouvaient tolérer aucun échec; leur but était la victoire totale sur les musulmans. L’armée musulmane attaqua les Croisés en faisant 6 000 morts.

Ce n’est qu’à la suite de cette défaite que le Cardinal permit à François de rendre visite au Sultan, mais à ses risques et périls. Comme Francis Beer observe: “A Damiette, il est impossible de quitter le camp sans risquer de perdre la vie et tout Sarrazin qui coupe la tête d’un chrétien reçoit un besant d’or”2. Avant que François n’arrive chez le Sultan, il a été capturé par les soldats de celui-ci, insulté et frappé, mais il n’a pas eu peur. Bien qu’il ait été traité de façon honteuse par un grand nombre, il fut néanmoins reçu avec tous les honneurs par le Sultan. La façon dont François s’est adressé au Sultan équivaut à une percée: c’est le signe prophétique d’une nouvelle relation (cf. 1C 57; LM 9:7).

Des premières sources, nous pouvons déduire que François avait une attitude saine à l’égard de tout, notamment envers les femmes. En raison de sa conversion radicale et des coutumes de l’époque, il gardait une certaine distance d’elles, mais cela ne l’empêcha pas d’approfondir sa relation spirituelle avec des femmes comme Sainte Claire et Jacqueline de Settesoli (cf. 1Reg c.23; 2Reg c.11).

Fraternité ouverte à toutes


Dans la première partie de son Cantique, saint François invite la création tout entière à louer le Créateur, il appelle chaque créature frère ou soeur. Le Cantique qualifie l’unité de la création de fraternelle. Le 29 novembre 1979, le pape Jean Paul II a déclaré saint François le saint patron de l’écologie, car il offre au monde un exemple de respect sincère et profond pour l’intégrité de la création. Il a voulu être un frère mineur et “docile et soumis à n’importe quel homme de ce monde, et non seulement aux hommes mais bêtes et fauves eux-mêmes” (SalV 16-17). Dans son Cantique, François invite la création tout entière à s’unir à lui dans une liturgie cosmique de louanges et d’actions de grâce à Dieu qui a créé ce merveilleux ensemble de beauté et de splendeur. François voit toutes les créatures non seulement comme des objets du pouvoir créatif de Dieu, mais aussi comme ses propres frères et soeurs. Ce Cantique exprime sa fraternité envers toutes les choses créées. Son premier biographe, Celano, explique: “Il avait l’habitude d’appeler toutes les créatures “frère” ou “soeur” et d’une façon merveilleuse, inconnue aux autres, il pouvait discerner les secrets des coeurs des créatures comme quelqu’un qui aurait déjà atteint la liberté de la gloire des enfants de Dieu” (1C 81).

La crise environnementale de nos jours est un appel exceptionnel à la conversion. Nous avons besoin, en tant qu’individus, en tant qu’instituts et en tant que population, d’un changement du coeur. Une conversion totale du coeur et de plus en plus profonde à Dieu. Aujourd’hui, la Terre et ses écosystèmes sont menacés par les grandes catastrophes. Quand nous regardons autour de nous, nous buvons, respirons, sentons et voyons la pollution.

L’environnement est pollué et empoisonné par les catastrophes sociales, économiques, politiques, culturelles et morales. L’égoïsme du processus inhumain de modernisation nous fait croire que les êtres humains ont le pouvoir absolu de contrôler la nature, de la plier à leur volonté, et même de la détruire et de l’anéantir pour satisfaire les caprices et les lubies des êtres humains. A cette époque de crise écologique, la vision de François d’une fraternité ouverte à toute la création est très encouragée. François avait un sentiment de solidarité rare envers les choses naturelles, un sens de parenté qui lui permettait de les utiliser tout en continuant à respecter leur intégrité. Selon lui, le cosmos est la bénédiction créative que Dieu a confiée aux êtres humains. Il se voyait comme le centre d’un amour unique dans une solidarité universelle et il l’a exprimé dans son Cantique. François a cru que “toutes les choses sont vivantes et ont leur propre personnalité; en tant qu’humanité, elles vivent toutes dans la même maison du père”3. Selon l’opinion de Leonardo Boff “La communion mystique de François avec la nature, ce n’était pas de la simple révérence passive pour la beauté et la vie, mais la rencontre de personnes dans toutes les créatures”4.

François avait donc une relation personnelle avec toutes les choses créées, un lien intime, amical, réellement fort et inébranlable. Nombreux sont les exemples que nous voyons dans sa vie, montrant sa compassion et son affection fraternelle envers les choses créées.

“Il ramassait les vers sur la route pour que les voyageurs ne les écrasent pas ; l’hiver, il donnait du miel et du vin aux abeilles pour qu’elles ne meurent pas de faim et de froid” (1C 80). “Au prix de son propre manteau, il sauva deux petits agneaux qu’un pasteur avait pris pour les abattre.” (1C 77). “Un autre jour, il ordonna de libérer un petit lapin tremblant que quelqu’un lui avait donné”, ou “de remettre des petits poissons qui se débattaient dans leur élément” (LM 8:8).

Un autre exemple : le loup de Gubbio. Dans les Fioretti de saint François, il est écrit qu` un loup féroce apparut à Gubbio et terrorisa les habitants. Ils le dirent à François. Or, François n’a pas peur du loup, il n’éprouve que de la compréhension et de la compassion pour lui. Il admoneste le loup en l’appelant avec tendresse “Frère le loup”, mais il admoneste aussi la population. Le loup avait faim et mangeait donc tout, les personnes y comprises. François conclut un pacte avec le loup et avec les habitants : les personnes allait nourrir le loup et le loup allait arrêter de les manger (cf. Fi 21).

Ce même amour miséricordieux, il l’éprouvait pour les choses inanimées. Par amour et par compassion, il marchait avec révérence sur les rochers (LP 5). Quand les frères vont dans la forêt chercher du bois, il leur demande de couper les arbres d’une façon qui ne les empêchent pas de pousser encore. Il est triste quand le jardin est labouré pour planter des légumes, et demande de laisser une partie intacte pour que ses soeurs les fleurs puissent pousser librement (LP 51). Il ne veut même pas éteindre le feu qui brûle son habit et quand un frère accourt pour le de livrer de ce grave danger, il dit: “frère, ne fais pas de mal à notre frère le feu” (LP 49). François a établi avec la nature et l’environnement un rapport d’ouverture, d’amour, de gentillesse.

François n’accuse jamais quoi que ce soit d’être ce qu’il est. Quand les grillons interrompent ses prières, il leur demande de se taire; ils le font, et quand il a fini, il leur dit de chanter leurs propres louanges à Dieu qui les a créés. Les oiseaux, les abeilles, les poissons, les loups écoutent tous François parce qu’ils lui font confiance. François savait que nous, les êtres humains, les animaux et la nature, nous avons tous quelque chose en commun : nous avons tous été créés par Dieu et nous avons tous reçu la vie de Lui.

Le défi pour un franciscain consiste vraiment à être dans une fraternité ouverte à tous. Dans les écrits et dans la vie de François, nous voyons qu’il avait bien compris ce que cela veut dire vivre en fraternité. Il s’est rendu compte qu’il était appelé à être en relation avec chacun et toute chose. Dans son exhortation, François écrit: “Nous sommes frères en Lui” (1LFid 9), et “le Seigneur m’a donné des frères” (Test 14). François a compris clairement que la relation fraternelle ne découle pas de notre vertu, c’est un don de Dieu. Il ne s’agit pas simplement de fraternité parmi tous les frères, c’est parce que Jésus, en tant que personne humaine, est un frère pour chaque frère, qu’ils sont frères les uns des autres. François était un livre ouvert, un évangile vivant.

ENDNOTES

1. Le pape Paul VI, L’Osservatore Romano (Italie: Albano 103,196 Août 26-27,1963), 1.
2. Francis De Beer, “St. Francis and Islam”, Concilium 149(1981), 14.
3. Soeur Daria Koottiyaniel, Brother Fire, Sister Water: A Pilgrim Path to Solidarity (Kerala:Alwaye Press, 2003), 68.
4. Leonardo Boff, Saint Francis: A model for human liberation (Britain: SCM Press, 1985), 34.

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La soeur Daria Koottiyaniyil, FCC, membre de la Congrégation des Franciscan Clarists en Inde, est actuellement Directrice de “Esprit et Vie” auprès de la Conférence franciscaine internationale du TOR (CFI-TOR), à Rome. Elle a obtenu une maîtrise ès théologie spirituelle de l’Université de Saint Thomas (Angelicum) à Rome et un doctorat en spiritualité franciscaine et indienne de l’Université de Madras, en Inde. Elle est l’auteur de plusieurs articles, ainsi que des ouvrages suivants : Brother Fire Sister Water- A Pilgrim Path to solidarity (Inde, 2003) et St. Elizabeth of Hungary: A Franciscan Mystic and Model for Charity (Inde, 2007).




La Fraternité Franciscaine :
une Communion de Diversités

Soeur Mary Elizabeth Imler, OSF

La déclaration de la CFI-TOR de 2005-2009 nous appelle “à intégrer spiritualité, mission et fraternité afin de témoigner de la communauté d’amour trinitaire.” Je partage ici le fruit de ma réflexion, plus précisément de ma “contemplation de l’unité et de l’harmonie de la Trinité,” comme nous l’avons énoncé dans notre troisième objectif, “[qui] nous pousse à vivre la communion, l’inclusion et l’échange”. Cet appel nous incite, à mon avis, à témoigner réellement aujourd’hui la bonne nouvelle en incarnant plus profondément la relation principale par laquelle nous réalisons notre charisme TOR, c’est-à-dire la Fraternité franciscaine. Il est peut-être important de bien préciser l’interprétation du terme ‘fraternité’, mais il est encore plus essentiel d’affirmer sa signification profonde pour notre mission.

La vie franciscaine est une communion fondée non pas sur une structure ou une fonction, mais sur une relation de fraternité. Telle est la bonne nouvelle que nous sommes appelés à prêcher à travers nos propres vies. Nous donnons le témoignage prophétique d’une communauté d’amour dans un monde où la paix est fragile et où Jésus nous réunit autour de la table de la Terre. Dans la tradition évangélique, une relation juste est une relation profonde qui va au-delà du langage religieux de la communauté et des liens familiaux. Elle offre un changement radical si nécessaire en ce nouveau millénaire où l’aliénation et l’avidité causent de la souffrance à l’espèce humaine comme à la nature. Jésus a prononcé une parole d’espérance dans sa vision “que tous soient un.” J’analyserai cette potentialité en considérant l’évolution du langage de Jésus dans l’évangile de Jean, la spiritualité de François et finalement une réponse franciscaine donnant sa vision du monde à une époque où la prise de conscience est mondiale, afin d’incarner pleinement le “Corps du Christ.”

L’Ere Chretienne

Si l’on observe le langage que Jésus emploie dans l’évangile de Jean, on constate une évolution dans le trait humain qui marque sa relation avec les disciples. Ils sont d’abord appelés par leur nom (Jn 1:42 suiv.), ensuite “disciples” (Jn 13:35). Dans son dernier discours, cité au chapitre VII de notre Règle et Vie où nous sommes appelés à “nous aimer les uns les autres” (Jn 15:12), Jésus approfondit l’intimité de sa relation en les appelant “amis” (Jn 15:14) et en allant même plus loin.

Il est important d’être “appelé chacun par son nom” afin de se connaître ; cela veut dire que chacun est considéré comme un être unique, à part, mais que l’on connaît personnellement et dont on s’occupe. En appelant chacun par son nom dès le début, on établit une relation qui honore le sens de l’individu (particulier) et l’interaction personnelle (bienveillance).

Ensuite, Jésus emploie le terme “disciple.” Il est évident que la relation vise à inclure l’idée de la suite, d’être digne de recevoir une instruction, capable de recevoir la “bonne nouvelle.” Un disciple est quelqu’un qui s’avère avoir la force d’exécuter des disciplines, comme les employés soigneusement sélectionnés à qui on confie le secret de la société, tout en leur demandant de diffuser la parole, de faire connaître le “produit”. Ajoutons la camaraderie, l’appartenance à un groupe, le fait de croire en une mission commune, de s’engager à oeuvrer pour le bien commun.

A l’époque où Jésus appelle ses disciples “amis,” à leur relation s’ajoute la dimension de bienveillance mutuelle, qui va au-delà de la loyauté du simple devoir. Il s’agit alors d’accepter l’oeuvre en se préoccupant non seulement du message mais aussi du messager. Il existe une attention authentique à l’autre, une bienveillance de l’un envers l’autre ; un sentiment d’appartenance qui s’épanouit dans une relation plus profonde où l’on se préoccupe autant du qui que du quoi.

Or, ce n’est pas tout! Après sa mort et résurrection, le langage change encore car la relation elle-même change une fois de plus. Pour la première fois, Jésus dit à Marie Madeleine de chercher ses amis et de s’adresser à eux comme à des frères, “Va trouver mes frères et dis leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu” (Jn 20:17b). A ce moment-là, après sa résurrection, Jésus parle de la relation fondamentale. Il ne s’agit pas d’être, comme notre culture l’a retenu, des “amis”, mais plutôt, grâce à l’acte salvifique qui nous délivre tous, d’être en, avec et par Jésus des “frères /soeurs.” Cette identification est d’autant plus importante au sens évangélique. Nous sommes appelés pour notre unicité, engagés dans un groupe qui tient grâce à un système commun de croyance en la vie droite et en la liberté totale d’aimer, qui vient d’une telle unité. Désormais, nous devenons aussi totalement responsables parce que nous portons le nom de la famille. C’est plus que connaître le bien commun, réaliser la mission commune, partager une vie commune; c’est une communion.

Prenons par exemple mes deux neveux. Ils ont chacun un nom; leurs enseignants leur demandent de suivre et d’accepter leurs messages d’information et d’enseignement. Ils ont des amis qu’ils ont choisis eux-mêmes avec qui ils partagent les mêmes intérêts, jouent et s’amusent tout simplement, et qui connaissent leurs sentiments, leurs faiblesses. Or, le fait qu’ils sont frères ajoute cette dimension de fratrie qui fait que dans une situation quelconque ils sont responsables l’un de l’autre. Même s’ils ne s’entendent pas toujours bien, ce sont toujours des frères et ils ne peuvent nier cette relation. Ils sont responsables du bien-être et de la sécurité de l’autre; ils sont obligés de se protéger mutuellement et de protéger le nom de la famille. Ce que l’un fait touche la famille tout entière, son histoire et son avenir qui lui a été confié. Il en est de même quand Jésus nous appelle frère ou soeur. C’est sa proximité, mais aussi un amour qui dépasse toutes les autres formes d’amour qui nous rend responsables les uns des autres et du Corps du Christ tout entier.

Nous avons hérité de cette relation de fratrie par l’incarnation et la résurrection de Jésus, non pas par droit de naissance, mais par adoption. Nous avons reçu “un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier, ‘Abba, Père!’” (Romains 8:15) Ainsi, nous ne pouvons plus simplement tolérer les différences. La bonne nouvelle est que tous ont été adoptés et à un prix très haut. Tous les êtres humains peuvent également s’écrier “Notre Père.” Il n’existe pas de classe ni de race privilégiée en vertu de l’adoption dans l’ère chrétienne. En tant que “Premier-né” (Co 1:15), Jésus est le seul qui a le privilège d’hériter et de revendiquer à juste titre le Royaume de Dieu. Nous autres, nous sommes tout simplement adoptés en tant que frères, sans division de classes, et nous ne pouvons être que reconnaissants pour tout ce que nous recevons et être des héritiers à part entière. “En lui nous trouvons la rédemption par son sang” car nous sommes “des fils adoptifs par Jésus” (Ep 1: 5,7). La résurrection de Jésus nous propulse dans l’ère chrétienne où tous sont des frères/soeurs adoptifs – au même degré. “Il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un en Christ.” (Ga 3:28). C’est ce que le Christ dit à présent, sans réserve, à chaque personne : “Je suis ton frère”. Ce n’est que par Jésus-Christ donc que nous avons des relations de soeurs et frères les uns avec les autres et que nous devenons une partie de la fraternité en Jésus-Christ, frère de tous.

Le Deuxieme Millenaire De l’Ere Chretienne

Je suggère que François (donc les Franciscains) emploie le terme “fraternité” très délibérément non pas pour exclure les femmes, en parlant seulement “des frères” par exemple dans “De Vita Fraterna” (Ch. VII), mais plutôt pour indiquer cette relation fondamentale créée par l’action rédemptrice de Jésus. Comme Jésus s’adresse à Pierre en l’appelant “frère” et aurait probablement appelé Madeleine “soeur”, François fait de même avec ses disciples, en les appelant frère Léon et soeur Claire, en englobant dans la fraternité hommes et femmes, “de nombreuses personnes, de bonne famille ou d’un milieu humble, du clergé ou laïcs... et des deux sexes”(1C37). François se réfère toujours à ses disciples en les appelant frères et à la relation collective en parlant de fraternité, dès le départ, en incluant donc sa soeur Claire. Il est intéressant de noter que le terme fraternité ne figure pas dans les écrits de Claire. Elle se réfère elle aussi à ses compagnes en les appelant soeurs, bien qu’elle ne parle jamais de sororité ni de communauté de femmes car, à mon avis, cela aurait exclu le coeur même et le sceau de la relation, notre frère fraternel Jésus.

Je crois que François a découvert ce lien puissant (1LFid 9,13). Grâce à la passion et à la résurrection du Christ, nous sommes devenus tous frères et soeurs. Au point que François va encore plus loin et affirme que cette relation fraternelle à travers notre frère Jésus doit inclure toutes les créatures de Dieu, par ex. soeur Eau et frère Feu. Le coeur de François s’élargit jusqu’à englober non seulement l’humanité, mais la création tout entière dans la fraternité. François a découvert que Jésus a accompli la plénitude de la vie même pour le soleil et le ver, avec une préférence pour les derniers et les plus vulnérables. Dans son Cantique des créatures, François nous appelle à vivre une juste relation avec toute la création. Nous sommes appelés à établir une relation profonde et juste les uns avec les autres, avec toutes les créatures et avec l’environnement. En, avec et par le Christ-Jésus, François nous appelle à créer une nouvelle forme de solidarité en tant que soeur/frère. Cette fraternité élargie offre en soi une forme de témoignage trinitaire, dans le signe comme dans le service.1

François récupère le cercle de relations de Jésus, en déposant les puissants et en élevant les plus humbles, en englobant les minores et les majores dans une réciprocité respectueuse conduisant tous au sein de la fraternité. Or, ce n’est pas grâce à ses actes, car “le Seigneur m’a donné des frères” (Test 14). François a forgé la valeur de la réciprocité. Il ne s’agit pas de réduire tous à un dénominateur commun ni à une uniformité irrespectueuse, mais de respecter leur particularité. Chaque personne, chaque créature a une valeur et peut donner sa contribution, peu importe combien grande ou petite. François a prêché aux oiseaux, mais il a aussi appris d’eux la responsabilité de la bienveillance. Du ver de terre, il a appris l’humilité, la colombe lui a enseigné la vulnérabilité, les abeilles, la communauté.

La bonté intrinsèque à toute la création doit nous pousser au-delà du simple recyclage, à vivre de façon révérencieuse et responsable. Nous ne jetterions pas des ordures sur une soeur ni détruirions les poumons d’un frère avec la même aisance avec laquelle nous le faisons avec les forêts pluviales, de même que nous ne nous plaindrions pas devant la beauté d’un simple grain de sable dans l’intégrité même de son être! L’histoire de la création, la genèse, assume chez François une signification plus vraie de domination encadrée par la fraternité. François connaissait la domination, mais il a préféré la vie domiciliaire affectueuse d’un Seigneur bon et fidèle. François a essayé de vivre sa vision poétique de la création en devenant responsable de ce que Dieu a aimé. François nous invite à une spiritualité de réciprocité où chacun apporte sa réflexion unique de Dieu, de façon à ce que chacun soit “bien l’enfant de son père!” Pour François, l’espèce humaine et la création tout entière n’ont pas un simple rapport de hiérarchie, elles sont interconnectées par des liens d’amour comportant une intégrité sacramentelle, un échange où chacun donne et reçoit jusqu’à offrir sa propre vie pour l’autre.

Le Troisieme Millennaire De l’Ere Chretienne

Au seuil d’un nouveau millénaire, alors que nous commençons à comprendre ce que cela signifie avoir une relation avec l’environnement dans la fraternité, je pense une fois de plus que la relation de fraternité nous défie davantage. Nous, les Franciscains, nous désirons une communauté d’amour, qui nous rassemble en différentes fraternitas (Article 20)2, et même, à mon avis, un lien de communauté monastique ou apostolique. Nous avons la chance d’avoir une vision du monde plus large, englobant le monde naturel et l’humanité dans sa diversité dans le Corps du Christ, comme il a été suggéré plus haut. Or, nous devons voir une dimension supplémentaire, qui nous appelle à franchir non seulement les frontières de l’espace mais aussi du temps. Nous sommes appelés à réconcilier toute la création (Article 12) dans une relation bénéfique réciproque, d’abord à notre époque mais aussi à être responsable et soucieux de la “septième génération3.” Par sa profondeur, François, proclamé saint Patron4 de l’écologie5, fait connaître à ses disciples une communion consciente de soeurs et frères adoptés, où nos yeux voient une responsabilité pour maintenant et pour l’avenir commun des enfants de nos enfants. La fraternité nous réunit autour de la table de la Terre, comme autour de la table eucharistique, dans un esprit évident d’invitation et d’inclusion, en rendant honneur à la réciprocité où il n’y a plus de côtés à défendre en divisant les dépouilles de la guerre, mais seulement des frères et des soeurs à connaître, à comprendre et à aimer avec leurs différences. Dans un conflit quel qu’il soit, la fraternité est d’un côté comme de l’autre. Les différences ne sont pas éliminées, mais gérées avec respect sur le plan politique, économique et écologique cherchant avec Jésus la paix (cf. Lc 19:41-44).

Prenons, par exemple, la préoccupation pour nos Instituts religieux. Aujourd’hui, elle concerne nos Fédérations qui créent notre vie commune de TOR et le soutien à la Conférence franciscaine internationale. Et encore, pouvons-nous voir une valeur dans la famille franciscaine élargie (Article 3), la famille humaine, une famille mondiale? Nous devenons plus inclusifs et respectueux du don de la diversité, mais nous sommes plus conscients de la responsabilité mondiale d’assurer un avenir intégral, sain et saint. Aussi avons-nous écrit à propos du besoin de “promouvoir la communion parmi tous les Franciscains, les différentes dénominations chrétiennes, les personnes de toutes les religions et toute la création.” (2005-2009 CFI-TOR Recommandation G). Nous pouvons commencer à aimer ceux qui sont les plus proches, ceux avec qui nous partageons notre vie, nos valeurs, notre vision du monde, mais nous sommes appelés à embrasser l’“autre” avec qui nous n’avons peut-être pas des choses en commun et qui pourrait même être notre rival ou que par ignorance nous appelons l’ennemi6. Telle est certainement la bonne nouvelle qui apporte le Royaume de Dieu maintenant!

Notre vie ne peut pas être simplement centrée sur la suite de Jésus, elle doit aussi rendre le Christ vivant dans le monde. En tant que disciples de François et de Claire, nous sommes appelés à aimer, à célébrer et à remercier en demandant la réciprocité là où “avec assurance chacun manifeste à l'autre sa nécessité, afin que l'autre lui trouve et lui donne le nécessaire.” (Article 23). Conformément à l’admonition de François de “prêcher l’évangile toujours et utiliser les mots seulement quand il est indispensable” (1Reg XVII: 3), nous devons aller au-delà des simples paroles qui expriment notre amour l’un pour l’autre et “manifester [notre] amour par les faits.” (Article 12). Il ne suffit plus d’être des partisans de la paix, nous devons être délibérément des artisans de la paix7 au nom de la famille humaine (cf. Lc 21: 17). Nous sommes appelés à participer activement au but d’apporter la paix et la réconciliation (cf. Co 1:20). Benoît XVI note dans son encyclique, Spe Salvi, que les chrétiens ne peuvent pas limiter leur attention à la personne et à son salut; la réalité transformatrice du Christianisme comprend la société au sens plus large. Et j’ajoute, le cosmos tout entier.

Conclusion

Une parabole moderne raconte de deux frères adoptés qui, à travers une série de circonstances, finissent par gagner une loterie où le grand prix consiste en quinze minutes de folies dans les magasins. Le jour de la remise du prix arrive. Après s’être bien entraînés et avoir mis de bonnes chaussures pour mieux se déplacer et repérer les articles les plus chers, les deux prennent un chariot et commencent. Au milieu des cris des observateurs, les frères se promènent tranquillement dans le magasin et ne prennent que quelques articles. La somme totale est dérisoire à la grande déception de la foule railleuse. Quand on leur demande, par la suite, pourquoi ils avaient l’air de ne pas vouloir trop gonfler la somme totale, ils répondent : “Essayez de comprendre, le magasin appartient à notre père!”

Imaginez que les habitants de notre soeur, la Mère Terre, adoptent cette attitude en disciples du saint patron de l’écologie. Comment pouvons-nous ne pas apprendre à vivre avec tous de façon sacramentelle? Pensez à la grâce d’une table mondiale où nous sommes tous appelés comme Jésus à faire de la place pour chacun (inclusion) et, comme François l’a interprété, non seulement pour prendre mais aussi pour apporter quelque chose à table (réciprocité). Ajoutez cette nouvelle dimension maintenant qui nous appelle à être respectueux de cette époque et au-delà (communion réconciliée). Nous devons être conscients de toute l’histoire et nous occuper de la table comme des besoins de ceux qui sont réunis. Nous devons apprendre à n’exclure personne et à ne pas être de simples consommateurs8, mais à être aussi conscients des implications qui incombent sur le magasin commun pour notre avenir partagé. Nous ressentons certainement que notre inclusion accueille tous ceux qui vivent en se déclarant chrétiens, les Madeleines comme les Judas de notre expérience vécues. Nous élargissons l’espace de nos tentes pour accueillir tous les descendants d’Abraham: juifs, musulmans et chrétiens apprenant d’eux, de même que François a été converti par sa rencontre avec le sultan. Puisse l’Evangile continuer à agrandir nos coeurs pour y englober la création tout entière, afin que nous puissions consciemment percevoir les mystères et désirer l’accomplissement du cosmos en relation avec l’éternité.

Poursuivons avec tout notre être (Prologue, Article 29) cette vie de fraternité franciscaine à travers l’amour de notre frère aîné, Jésus. Puissent nos coeurs devenir plus grands, plus profonds, plus lumineux de façon à embrasser, en notre for intérieur, notre vraie identité et, à l’extérieur, nos amis et nos familles et même les personnes de nos lieux de travail et communautés, dans notre nation et au niveau international en ce moment, en construisant sur les fondations du passé et en s’engageant à un avenir partagé. Puissions-nous être comme Jésus, sans avoir crainte ni honte de les appeler “frère /[soeur]” (Heb 2:11). Puissions-nous être convertis par les paroles prophétiques dans l’évangile de Jean et la poésie de François à incarner la bonté de notre spiritualité franciscaine pour cette époque, pour que la vie, la mort et la résurrection de Jésus ne soient pas vaines. Soyons intrépides dans nos vies de TOR en donnant l’espérance aux générations futures avec une vision basée sur l’égalité, la réciprocité respectueuse et la communion réconciliée. Le Royaume de Dieu, la fraternité authentique, les soeurs et les frères qui contribuent à créer une harmonie d’amour, tout cela est à notre portée; que Jésus vienne et nous transforme en la bonne nouvelle, en vrais soeurs/frères du Christ Jésus.

ENDNOTES

1. Vita Consecrata 41-71.
2. Les références aux articles particuliers sont indiquées par un numéro et extraites de la Règle et Vie du TOR, 1997.
3. De la Great Law de la Ligue iroquoise, “Dans chaque délibération, nous devons prendre en compte l’impact de nos décisions sur les sept générations à venir.”
4. Le pape Jean Paul II a proclamé saint François Patron de l’écologie en 1979 en le citant comme “un exemple de respect authentique et profond de l’intégrité de la création.” François, en considérant les créatures comme soeurs/frères, les voit comme égales et non pas des sujets à dominer. Il se voit lui-même comme faisant partie de l’écosystème.
5. L’écologie est l’étude des règles qui gouvernent les relations dans la maison de la création. Ilia Delio a examiné cette question de la façon la plus profonde possible dans son article “Living in the Ecological Christ” dans Vita Evangelica: Essays in Honor of Margaret Carney, O.S.F. Franciscan Studies 64, 2006.
6. Le chapitre VII de la Règle et Vie du TOR exprime le réalisme du coeur humain, qui doit s’ouvrir grand pour accueillir tous, dans deux brefs articles qui célèbrent la vie, l’un mentionnant quand les choses marchent selon la vision de notre Créateur (Article 23), l’autre parlant de dans notre condition humaine, quand nous n’aimons pas et nous ne vivons pas comme nous devrions (Article 24).
7 Le père Bryan Massingale, dans “Healing a Divided World,” offre quelques pistes concrètes pour notre situation contemporaine au-delà de l’objectif de cette réflexion. Il est disponible à travers le CNS Documentary Service le 16 août 2007 Origins, Volume 37, n° 11 p. 162-168.
8 François nous admoneste dans 2C87 à ne pas avoir plus que le necessaire autrement nous pouvons être coupables d’avoir volé aux pauvres.

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Ancienne professeur de sciences et directrice de retraite, Mary Elizabeth Imler, OSF, est actuellement Responsable générale de la communauté des soeurs franciscaines du Sacré-Coeur, à Frankfort, Illinois, Etats-Unis. Elle a participé à la rédaction des objectifs de la CFI 2004 à Assise. Elle collabore activement avec la Fédération franciscaine du TOR aux Etats-unis, (Président de 2000 à 2003) et trouve encore le temps de donner des retraites et d’offrir des expériences de formation, notamment aux novices, sur la Règle et Vie du TOR.






Fraternité – Une Perspective Franciscaine Séculière

Joan Geiger, SFO

L’Ordre franciscain séculier se distingue des autres associations laïques de l’Eglise par le fait que son premier but est de s’appliquer à vivre la vie de l’Evangile … En tant qu’ordre laïc, l’Ordre franciscain séculier met l’accent sur la vie en fraternité, la quête personnelle de la sainteté, les apostolats individuels et en fraternité comme mode de vie pour apporter la justice sociale et la paix parmi tous.1

En tant que disciples de saint François, les Franciscains séculiers sont appelés à la fraternité – c’est-à-dire à être une communauté de frères et soeurs de Jésus avec François. La fraternité:

Dans sa jeunesse, François s’est révélé à travers ses relations avec ses amis. Il aimait la compagnie et était connu pour ses manières insouciantes. Il était plus enclin à faire des choses avec les autres que tout seul. La vie de François changea radicalement quand Jésus l’appela à “construire mon Eglise.” Dans la solitude, il répondit littéralement en se dépouillant de ses biens terrestres et en embrassant “Madame la Pauvreté.” Peu après qu’il eut quitté sa famille et ses amis, d’autres se sentirent attirés par François. Ils avaient été les témoins de son mode de vie humble et détaché, de sa prière exemplaire et intense, et voulaient suivre Jésus comme lui le suivait. Très tôt cet “aimant humain ” eut une suite de compagnons – Bernard de Quintavalle, Pierre de Catane, Léon, Gilles, Elie et Rufin – pour ne nommer que quelques uns d’entre eux. C’était le début de la communauté et fraternité franciscaine.

L’Ordre franciscain séculier regroupe les fraternités aux différents niveaux – local, régional, national et international. Ces fraternités ont chacune sa propre responsabilité morale dans l’Eglise. Elles sont unies et reliées entres elles selon les normes prévues par cette Règle (Règle, article 20) et les Constitutions.
Chaque fraternité est une cellule de l’Eglise et de l’Ordre. La Fraternité de St. Michael, Queens County, à New York, est une fraternité locale ; l’une des 39 fraternités qui constituent la Région de Tau Cross. Bien qu’elle existe depuis plus de cent ans (fondée en 1892), la Fraternité St. Michael a été intégrée à la Région de Tau Cross il y a dix ans seulement (1997) quand les fraternités des comtés du Bronx, de Brooklyn, du Queens, de Nassau et de Suffolk (Long Island et trois boroughs de la ville de New York) ont été regroupées.

La Région de Tau Cross est la plus jeune parmi les régions des Etats-Unis (national), qui comptent 31 fraternités régionales.

La Fraternité de St. Michael se réunit tous les mois, le dernier dimanche, à l’église de Our Lady of Perpetual Help, à Ozone Park, à New York. Elle compte 30 membres profès, mais un grand nombre d’entre eux sont âgés et obligés de rester à la maison. Environ 10-12 membres participent régulièrement aux réunions mensuelles. Elle a aussi 4 candidats en formation et 1 postulant. Le Ministre, qui est élu par les membres profès pour un mandat de trois ans, dirige la réunion. La réunion commence et se termine par une prière du Rituel de l’OFS et un cantique. Chaque réunion de la Fraternité comporte une lecture des Ecritures, une formation continue (pertinente à la période ecclésiale/liturgique, calendrier franciscain, etc.), un échange/réflexion en se basant sur les lectures, un discours de l’Assistant spirituel (un Capucin franciscain), des prières d’intercession / intentions, et des informations sur les prochains événements franciscains séculiers. La réunion se termine par une soirée amicale. Le responsable de la formation guide les candidats dans leurs études de la spiritualité franciscaine. La Fraternité de St. Michael fait un don mensuel à l’Apostolat de la famille franciscaine. Cette contribution aide une famille dans le besoin en Inde. La Fraternité reçoit régulièrement la correspondance de cette famille l’informant des bonnes oeuvres réalisées grâce à sa contribution. La Fraternité envoie aussi un don en argent à une paroisse locale dans le besoin. Elle compte parmi ses principaux apostolats les campagnes de vivres pour réapprovisionner les garde-manger de l’Eglise et la collecte d’habits pour enfants et d’autres articles pour aider un centre de mères célibataires. De plus, les membres participent activement aux ministères de leurs paroisses. Un bulletin bimensuel de la Fraternité est envoyé à tous les membres.

Le Conseil régional de Tau Cross (Ministre, Vice-ministre, Secrétaire, Trésorier, Responsable de la formation, Conseiller et Assistant spirituel) se réunit lui aussi tous les mois, pendant plusieurs heures, le samedi matin. Le Ministre régional dirige la réunion. La réunion commence et se termine par des prières du Rituel de l’OFS. Un membre du Conseil lit un passage des Ecritures, préparé à l’avance, et les membres présents échangent leurs idées. Un temps court est consacré à la formation continue, avec une étude et une réflexion sur les Constitutions/Règle/Statuts et sur leur pertinence et application dans les fraternités régionales et locales. Le compte-rendu de la réunion du mois précédent est examiné et soumis à l’approbation, et chaque membre du Conseil présente un rapport. Ceux-ci sont souvent présentés sous forme de points pour l’action donnant suite à la réunion du mois précédent. Les nouvelles questions sont examinées. Entre deux réunions et de façon très régulière, les membres du Conseil exécutif communiquent via courrier électronique sur les questions qui exigent une attention immédiate ou susceptibles d’être mises à l’ordre du jour de la réunion qui se tiendra le mois suivant. Le Conseil exécutif régional est chargé entre autres de planifier une réunion pour les membres de toutes les fraternités à l’automne, un chapitre au printemps et une retraite annuelle. La région de Tau Cross aide les fraternités aux niveaux régional, national et international à travers un partage juste, et ceux qui ont plus donnent à ceux qui ont moins. La Région a aussi fait des donations aux fonds pour le secours en cas de catastrophe, c’est-à-dire pour les victimes de l’ouragan Katrina et du tremblement du Pérou. Le Projet H20 est un exemple de la collaboration entre fraternités. Tous les Carêmes, on demande aux membres de s’abstenir d’acheter du soda et de destiner l’argent épargné à la fabrication d’eau propre pour les jeunes et les familles dans le besoin. La région de Tau Cross s’est aussi unie à d’autres fraternités dans une Prière de neuvaine perpétuelle pour le Darfour – afin de mettre fin à la violence, à l’oppression et à la souffrance et apporter la guérison, le pardon, la compassion et le secours. Chaque année, à la réunion de l’automne, deux prix - Famille et Paix – sont présentés aux membres candidats, choisis pour le service qu’ils ont offert à l’Eglise et à la communauté. En plus, la région de Tau Cross publie un bulletin trimestriel. Les Ministres du Conseil régional se réunissent avec le Conseil national tous les ans pour présenter des rapports sur la situation de leurs Régions.

En juillet dernier, la Fraternité nationale (NAFRA) a organisé le 17èmeCongrès quinquennal (tenu tous les cinq ans) à Pittsburgh, en Pennsylvanie, qui a été une occasion formidable de rencontrer et d’avoir des échanges avec d’autres Franciscains séculiers venant de tous les coins des Etats-Unis. Le port de la croix en tau permet de se reconnaître immédiatement et de se rapprocher fraternellement de ceux qui font le même voyage. Plus de 500 Franciscains séculiers – hommes, femmes et jeunes – se sont réunis pour prier, écouter, réfléchir,échanger, partager et célébrer la diversité culturelle. Les Franciscains séculiers peuvent ainsi apprendre les uns des autres et observer le riche patrimoine des diverses cultures qui ont été présentées (thème du Congrès). Un membre de la NAFRA est un Conseiller international.

Dans cet article, j’ai essayé de vous présenter la Fraternité aux niveaux local, régional, national et international dans une perspective franciscaine séculière. Le charisme franciscain de la fraternité stimule et soutient notre engagement. Pour synthétiser, je conclurai avec l’article 30 des Constitutions de l’OFS qui résume la vie en fraternité.

Les frères les soeurs sont coresponsables de la vie de la Fraternité à laquelle ils appartiennent et de l’Ordre franciscain séculier comme union organique de toutes les Fraternités répandues dans le monde entier. Le sens de coresponsabilité de chaque membre exige la présence personnelle, le témoignage, la prière et la collaboration active selon les possibilités de chacun et les éventuels engagements dans l’animation de la Fraternité”
Les Franciscains séculiers,avec tous les hommes de bonne volonté, sont appelés à construire un monde plus fraternel et plus évangélique, afin qu’advienne le Règne de Dieu. (Règle de l’OFS article 14)


ENDNOTES

1. To Live As Francis Lived, Foley, Leonard OFM, Weigel, Jovian OFM, Normile, Patti SFO, St. Anthony Messenger Press, 2000, p. 8.
2. Ibid. p. 177.



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Joan Geiger, OSF, est Ministre de la Fraternité de St. Michael et Conseillère de la région de Tau Cross. Elle est professeur dans une école publique de New York




La Fraternité Franciscaine - Un Défi

P. Andreas Müller, OFM

Aujourd’hui, nous sommes à un tournant radical dont nous ne connaissons pas encore l’ampleur exacte. Nous savons qu’il existe un fossé énorme entre riches et pauvres et toutes les conséquences que cela comporte: d’une part la faim, la misère, la mort prématurée, de l’autre un luxe inouï. Nous déplorons la répartition inique des biens et du pouvoir sur notre mère la Terre. Les droits fondamentaux de l’homme, tels que la participation, l’autodétermination et la dignité, sont bafoués, et nous nous étonnons que, pour apporter une solution au problème, on fasse recours à des instruments inutiles comme la terreur et la guerre. Nous observons des signes apocalyptiques de destruction de l’environnement, mais nous ne voulons pas modifier notre mode de vie. Des visions politiques susceptibles de marquer un changement positif font défaut. Le changement relève de la conversion et, pour citer une expression de Mikhaïl Gorbatchev, celle-ci n’est possible que si l’on possède la spiritualité. Nous avons besoin de figures prophétiques qui nous guident, qui nous indiquent le chemin.

Un tournant révolutionnaire dans la société et dans l’Eglise

François d’Assise était un phare. A une époque où la société féodale était constituée de nobles et de gens ordinaires et structurée en forme pyramidale par “ordre divin”, il a introduit une idée innovatrice. Si Dieu est descendu et s’est uni aux plus petits, dans la famille humaine, il ne doit y avoir aucune différence entre les personnes parce que nous sommes tous des enfants de Dieu, frères et soeurs de Jésus de Nazareth, par lequel Dieu lui-même est devenu notre frère. Avec ce concept de fraternité, François a apporté une vision révolutionnaire aux idées que l’Eglise et la société de son époque avaient de l’ordre. Il ne devait pas y avoir de seigneurs et serviteurs, ni aucune distinction de condition.

Il s’agit de la triade des droits et des devoirs de l’homme: “liberté, égalité, fraternité”. François se référait précisément à cette fraternité et il est sans aucun doute l’un des Pères spirituels de cette vision de l’humanité d’origine chrétienne. Par conséquent, François a exclu tout ce qui pourrait être qualifié de hiérarchique, pour lui-même et pour sa communauté. Des figures présentes dans les communautés religieuses de l’époque - par exemple, l’abbé pour les bénédictins - ne devaient pas exister. François a voulu être lui-même le serviteur de tous et ce, non seulement théoriquement, c’est-à-dire non pas de façon patriarcale, mais fraternelle. “Qu’aucun frère n’occupe une position de pouvoir ou de domination, surtout parmi les frères eux-mêmes” (1Reg 5 :9). “Que l’on n’appelle personne «prieur», ils doivent tous s’appeler «frères mineurs» et que l’un lave les pieds de l’autre” (1Reg 6 :3).

C’est une idée de communication qui ne repose certainement pas sur la domination, mais sur la fraternité et la parité authentique. De plus, François explique: “tous doivent volontairement se servir et s’obéir mutuellement à travers l’amour de l’Esprit”. Concrètement, cela signifie être à l’écoute des exigences de l’autre, de la vie de la communauté, de l’appel de Dieu ici et maintenant. Nous reconnaissons en cela aussi les pas de Jésus que François a suivi avec détermination: fini avec l’assujettissement des faibles, fini avec la lutte pour les meilleures places et les meilleures positions, fini avec la peur de perdre son importance et d’échouer. En effet, Dieu existe, et comme chaque personne est faite à son image et ressemblance, elle possède une dignité et une unicité inaliénables que Dieu lui a données. “Tous les frères doivent s’efforcer d’imiter l’humilité et la pauvreté de notre Seigneur Jésus-Christ” (1Reg 9 :1)

Il est évident que dans la vie d’une communauté des règles et des accords sont nécessaires, mais il faut qu’ils soient le plus possible simples et directs. Pas de position dominante, ni de patrimoine, ni de contrôle: telle est la vision de François d’Assise, la vision d’une humanité fraternelle et unie par la conscience d’avoir été créée. François a vu lui-même jusqu’à quel point il était difficile de réaliser cette idée: à son époque, certains ordres religieux vivaient des luttes internes pour le pouvoir et ces communautés arrivaient jusqu’à créer des formes de direction et des rapports qui se distinguaient à peine de ceux des structures de pouvoir séculières. Sa vision demeure un défi et une tâche aussi pour notre époque. Avec son concept de suite de Jésus, avec son idée d’amitié universelle entre créateur et créature et entre les créatures, il voulait affirmer qu’il est possible de créer un autre monde, délivré de la violence et rempli de paix.

L’idée franciscaine de vie fraternelle sur cette terre est-ce si fascinante parce que nous la considérons peu réaliste et en même temps nous reconnaissons son urgence? François d’Assise avait perçu avec lucidité qu’une vie fondée sur la possession détruit la solidarité et l’amour pour son prochain et met en danger l’idée que nous sommes tous des créatures. C’est pour cela qui il ne voulait rien posséder, c’est pour cela qu’il voulait que tout soit réparti et distribué fraternellement, c’est pour cela qu’il critiquait le pouvoir et se méfiait de ses détenteurs au sein de l’Eglise et de l’Etat. A notre époque, marquée par une grande mobilité sociale et par la froideur, la vision franciscaine de Dieu et de l’humanité est plus que jamais actuelle.

Le témoignage franciscain aujourd’hui

Le monde sécularisé d’aujourd’hui diffère nettement du monde dans lequel a vécu François, mais les attitudes fondamentales qu’il a vécues revêtent à notre époque une signification extraordinaire. C’est pour cela qu’il est important que les frères et les soeurs du mouvement franciscain vivent et fassent l’expérience de ces réalités, comme par exemple la liberté et la joie, la confiance en chaque personne, le sentiment de fraternité envers toutes les personnes et toutes les créatures, la conscience de l’amour de Dieu présente dans le monde entier, la capacité de reconnaître le visage du Christ chez les pauvres, l’idée d’être responsables de la mission universelle. Ici, je veux expliquer en particulier quelques uns de ces aspects.

a. Le défi d’être frères et soeurs

Aujourd’hui, pour les franciscaines et les franciscains, la conviction de rencontrer l’autre comme s’il s’agissait vraiment d’une soeur ou d’un frère s’inscrit dans la suite de Jésus. Nous devons nous familiariser avec la réalité et les conditions de vie dans lesquelles ceux avec qui nous vivons et que nous servons forment leur foi et leur identité. Nous devons comprendre leurs peurs et leur amertume, les humiliations et l’exclusion subies, exactement comme François qui, à l’époque, s’est lié aux exclus de la société d’Assise. A ce moment-là, nous contribuerons aussi à assainir les divisions entre les sexes. Il est important de rappeler que, comme François et Claire l’ont fait, nous aussi, au sein de la famille franciscaine mondiale, nous pouvons témoigner qu’il est possible pour les hommes et les femmes de vivre ensemble de façon créative et que, ensemble, nous sommes plus forts. Les communautés masculines et les communautés féminines suivant chacune son chemin.

b. La communion fraternelle avec les pauvres

“Père des Pauvres et lui-même pauvre, François, en se faisant pauvre parmi les pauvres ne pouvait supporter sans douleur de voir quelqu’un plus pauvre que lui, non point par orgueil, mais par compassion profonde” (1 C 76).
François ne s’est pas consacré seulement à la solidarité envers les pauvres, il a voulu aussi vivre pour et avec les pauvres, il a voulu être leur semblable et leur frère. Par conséquent, le désir profond de suivre les pas de Jésus l’a conduit vers les pauvres et vers les lépreux. Il a voulu vivre avec eux en communion fraternelle. Il a donc prétendu que chacun de ses frères passe le temps du noviciat parmi les lépreux, pour qui ce geste a représenté une libération authentique en leur restituant la dignité et l’estime de soi. Depuis le début, le mouvement franciscain n’a donc pas voulu être une association caritative visant à pourvoir aux besoins momentanés des pauvres. Il vise plutôt à la libération des pauvres, croit en les pauvres et se lie à eux.

c. La solidarité franciscaine avec les pauvres

Au cours de l’histoire, donc, les franciscains n’ont jamais fait faux bond face à des projets ou à des initiatives vraiment utiles pour les pauvres. C’est ainsi que par exemple, les “monts frumentaires” ont été fondés, c’est-à-dire les “banques des céréales”, pour faire face aux périodes de disette. Des fraternités ont été fondées pour aider les pauvres et visiter les malades. Oui, c’est aux franciscains que l’on doit les premières “banques populaires”, lesdits “monts de piété”, largement diffus en Italie, en Espagne, en France et en Allemagne, grâce auxquels ceux qui appartenaient aux couches les plus pauvres de la population pouvaient emprunter de l’argent. Et ce sont justement les nombreuses communautés féminines du Tiers-Ordre qui ont été très sensibles aux besoins de l’époque et qui ont accompli une véritable oeuvre pionnière dans le secteur de l’école, de la santé, de la solidarité envers les femmes et le prochain. Aujourd’hui, nous devons continuer à développer ces formes, en les vivant prophétiquement comme des solutions différentes à celles de l’économie, où le rendement et le profit sont les seuls critères et où chacun peut être remplacé à volonté.

d. François et Claire et l’éthique de la compassion

Dans leurs Règles, François et Claire insèrent non seulement une éthique de la justice, mais aussi une éthique de la compassion. La capacité des deux de considérer la vie du “point de vue d’une mère” les a conduits à mettre l’accent non seulement sur la juste réciprocité et l’égalité des droits (justice), mais aussi sur la responsabilité réciproque et l’assistance mutuelle (compassion) (Cf. 1Reg 4; 2Reg 10). Pour cela, ils ont donné une grande valeur aux rapports entre frères et entre soeurs. Les institutions et les structures étaient importantes pour eux, mais encore plus l’étaient la sollicitude et l’attention (Cf. 1Reg 5; 2Reg 10). La fraternité, telle que François la concevait, ne dépend pas de la bonne conduite ou de l’échec d’un frère ou d’une soeur (Cf. 2Reg 11). Pour lui, dans la vie communautaire, la fraternité tant aimée était plus importante que la simple conduite correcte et conforme aux règles (Cf.Adm 3, Lm 4). De plus, la fraternité ne sert pas en premier lieu au “bien-être” des membres d’une communauté, elle est surtout un signe vital de la force libératrice de l’Evangile dans un monde où il est difficile d’établir de bons rapports.

Si nous réfléchissons aujourd’hui sur la signification d’une “éthique de la compassion”, nous devons aller au-delà de notre communauté, en incluant les cercles de prière, les lépreux, ceux qui sont dans le besoin et les groupes exclus de notre époque, les femmes y comprises. La solidarité avec les femmes et le fait de “vivre avec elles” (Cf. 1Reg 9, 2; 16, 3) pose aujourd’hui une question centrale: qu’est-ce que cela signifie pour la famille franciscaine que les femmes, non pas par choix mais à cause de structures répressives, au sein de l’Eglise et de la société, doivent remplir le rôle de “Minores”? En tant que frères et soeurs nous avons la possibilité de les encourager et d’indiquer d’autres solutions viables à travers l’éthique de la justice et de la compassion.

e. Le Cantique des créatures

Si aujourd’hui nous parlons de fraternité, nous devons parler aussi de la création maltraitée, de nos frères et de nos soeurs de la Création, que François a chantés et célébrés avec tant d’amour dans son Cantique des créatures. Cet hymne à la beauté et à la force libératrice d’une création voulue par Dieu est la confession d’“un homme paradisiaque”; il délivre l’homme de lui-même, il lui apprend à reconnaître que la nature et l’environnement sont des créatures - c’est-à-dire toutes les personnes, les animaux, les étoiles et aussi la Terre - et à les aimer en tant que telles. Ce n’est qu’avec une attitude de ce type que nous pourrons modifier notre mode de vie de façon à ne pas exploiter aveuglément la création de Dieu, mais à la protéger avec amour.

Aujourd’hui, si le monde veut éviter encore la menace des catastrophes climatiques, il a besoin de cette spiritualité de la création. Tous les experts affirment que nous pouvons encore éviter le pire, mais seulement à condition que nous réfléchissions réellement et que nous recommencions à vivre conformément aux règles de la nature. A cet effet, les nouvelles technologies ne sont pas suffisantes. Nous avons besoin d’une nouvelle attitude. François nous a donné l’exemple : à nous, frères et soeurs de la famille franciscaine, de le montrer et de le transmettre au monde.

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P. Andreas Müller OFM, Membre de la Province de la Thuringe, en Allemagne, fondateur de la Missionszentrale der Fanziskaner (MZF) à Bonn, dont il a été le directeur de 1969 à 2002. Depuis 1982, il est chargé de la coordination et de la promotion internationale du CCFMC (Comprehensive Course on the Franciscan mission Charism). Depuis 2002, aprèsa voir dirigé la MFZ, il s’occupe du Centre du CCFMC de Würzburg. Depuis 40 ans, il se consacre à des thèmes concernant la Théologie contextuelle, la mission, la spiritualité franciscaine et les thèmes Nord-Sud.







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